Sommaire
Chapitre XXII
Dénouements
Pendant quelques minutes, le seul bruit que l'on entend dans la pièce est le whisky que se verse nerveusement Froncy, qui
semble avoir toutes les peines à se trouver une contenance. Il devrait être de nous tous celui qui a le moins à craindre de Li, mais c'est lui qui tremble.
Anna, debout derrière un fauteuil, bras croisés, mains crispées, a peur elle aussi, de retrouver celui qui est plus un
bourreau qu'un père, mais cette peur se noie dans la haine qui habite à présent son regard.
Claire est seule à être assise. Apparemment calme, le front orgueilleux, mais le regard lointain. A quoi pense-t-elle? A
cet amant ancien qu'elle va revoir, au sort qu'il lui réserve? Ou à Froncy, dont elle vient d'apprendre qu'il l'a trompée, bien plus qu'elle ne l'a fait? A sa vie, qui va se jouer dans les
minutes à venir? A sa fille Annabelle, qu'elle a retrouvée après tant d'années et que, peut-être, on vient lui reprendre? A ce destin obstiné qui sans cesse l'attire vers les
profondeurs?
Soudain, la porte s'ouvre. Froncy sursaute, Anna se tend, Claire se lève lentement. C'est le majordome qui entre, se
place droit comme un i à côté de la porte et annonce:
- Monsieur Zhao Wu!
Li entre lentement, seul, et jette un regard froid vers le majordome. Puis il regarde Froncy et dit, sur un ton de
reproche:
- Je n'ai jamais compris pourquoi vous, occidentaux, exigez de vos serviteurs une pose qui exprime plus l'insolence que
la soumission.
Froncy essaie de rire, mais ne produit qu'une sorte de petit cri nerveux.
- Bonjour Monsieur Valdes. Heureux de voir que vous allez bien. Vous avez été blessé lors de ces regrettables incidents,
je crois?
- Par votre sympathique acolyte, Liang, qui aurait bien achevé le travail, s'il n'avait dû d'urgence procéder au
rangement d'une étagère, fais-je.
Li pousse un soupir.
- J'ignorais que vous seriez dans l'entrepôt et je n'avais donné aucun ordre à votre égard. Liang, dont la fidélité et
l'efficacité vont me manquer, n'a jamais été doué d'un très grand discernement.
Il s'assied dans le canapé, à la place que j'occupais, sans jeter un regard vers Anna ni Claire.
- Voulez-vous boire quelque chose, Monsieur Zhao? fait Claire, d'un ton sec, avec une légère ironie dans le
regard.
Li lève les yeux vers elle, un regard terrible qui s'adoucit soudainement.
- Un whisky, lâche-t-il.
Aussitôt, Hélène s'approche et lui sert son verre. Il la regarde, avec une attention soutenue et méfiante. Puis, se
retournant vers moi:
- Je suppose, Monsieur Valdes que, Monsieur Froncy vous a tout expliqué? J'ai remarqué chez lui un besoin de briller, qui
va à l'encontre de la plus élémentaire prudence. L'homme intelligent sait et ne parle pas. L'homme vaniteux parle et ne sait pas.
- Il m'a presque tout dit, oui, fais-je en m'asseyant à mon tour dans le fauteuil qu'occupait Anna et en me servant un
verre.
- Aucune importance, s'exclame Froncy en s'approchant de Li. Monsieur Valdes ne sera de toute manière bientôt plus en
état de répéter ce qu'il a entendu, continue-t-il à mon adresse avec un sourire ironique, mais une voix tremblante.
- Monsieur Froncy, vous manquez d'imagination et d'équilibre, fait Li. La mort du commissaire Lhermand ne vous a pas
suffi? Je vous avoue que cela m'a fort déplu d'apprendre que vous vous en soyez pris à un policier, et un policier de cette importance. Cela risque de compliquer nos affaires.
- Mais...
- Voyez-vous, le meurtre est une chose grave qui doit s'appliquer avec art et mesure.
- La dimension artistique et le sens de la mesure dans la petite sauterie de l'entrepôt m'avaient un peu échappé, dis-je
en m'enfonçant dans le fauteuil.
- Situation différente, monsieur Valdes, me répond sèchement Li. On ne peut éteindre l'incendie qu'avec un souffle
puissant. Un souffle hésitant l'attise. Nous étions entre combattants, et la guerre se gagne par surprise. L'incendie éteint, toutes choses reprennent leur cours, et l'homme intelligent triomphe
bien plus souvent en s'abstenant d'agir qu'en cherchant la gloire. Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces.
- Ou tout au plus la fumée d'un cigare...
Il me regarde étonné, et légèrement amusé.
- Raison de plus pour effacer ce Valdes, Li, fait Froncy. Ne comprenez-vous pas qu'une fois sorti d'ici, il ira aussitôt
nous dénoncer, par vengeance ou pour sauver sa peau? Il me semble que c'est vous qui manquez de prudence!
- Vous faites erreur, Monsieur Froncy. Vous cherchez la force en allant vers les sommets. Je la trouve en suivant les
vallées. Je sais que monsieur Valdes est un homme intelligent. Il sait que la vraie puissance gît dans la quiétude, et n'aspire qu'à la retrouver.
- Peut-être, fais-je, mais quelque chose risque de m'en empêcher.
- Quoi donc, Monsieur Valdes?
- Je suis recherché pour quatre ou cinq meurtres par toutes les polices du pays. Je doute qu'elle aient l'amabilité de
respecter ma quiétude.
- Quatre ou cinq meurtres, dites-vous, Monsieur Valdes?
- Votre fille, le commissaire Legrand, le capitaine Matthieu et Jérôme, le serveur du Prisciani. Et je ne serais pas
surpris que l'on m'ait mis la mort du lieutenant Mercier sur le dos.
- Monsieur Valdes, je vous ai engagé pour une mission: retrouver l'assassin de ma fille...
- Sans me dire que celle que je croyais votre fille est justement celle que vous appelez l'assassin.
- Li t'a engagé? fait Claire, qui s'était pendant ce temps rapprochée d'Anna. C'est une plaisanterie?
- Non, Claire. Monsieur Li paie bien. Et je croyais nos buts assez proches. Moi aussi, je voulais retrouver l'assassin
d'Anna!
Entre Claire et moi s'échangent des regards mêlés de reproches et de regrets. Elle reste immobile, la tête haute, mais je
sens dans ses yeux sa résistance qui flanche. Je me retourne vers Li:
- De toutes manières, je n'ai pas rempli mon contrat. C'est ton mari qui a amené Li ici, fais-je en regardant Froncy qui
s'est reculé vers la fenêtre.
- Sans vous, je n'aurais pas connu la présence de Maxell, Monsieur Valdes, intervient Li, et je n'aurais pas suivi
Monsieur Froncy. Vous avez fait ce que vous pouviez, sans me trahir ni vous mettre sur ma route. Et vous m'avez beaucoup aidé, même si c'est parfois involontairement. Je tiens donc à respecter ma
parole. Je n'ai naturellement pas une telle somme sur moi, mais mon secrétaire la déposera dès demain à votre bureau.
- Mon bureau?
- Votre appartement est aussi le bureau de votre agence de détective, me semble-t-il?
- C'est surtout devenu un ticket d'entrée gratuit pour la prison à perpétuité.
- Votre rétribution comportait une autre partie..
- Je sais, oui, mon innocence. Malheureusement, je crois qu'elle est devenue hors de prix et relève plus du miracle que
du commerce.
(à
suivre)
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