Le désir qui m’a détaché de mes pénibles efforts de réparer le temps, ce désir de me lever, d’aller vers elle, de remonter ses cuisses de la main, de poser les lèvres sur la pointe de ses seins, s’évanouit à cette dernière et macabre pensée. Du noir au noir : je me lève, mais pour un café. Rien de tel pour passer à autre chose. Quelle que fut la chose à passer, d’ailleurs. Seulement, je suis nu et gluant. Je l'ai déjà dit, je crois. Je vais donc, péniblement, vers la douche.
Dans la salle de bains, mal éclairée, mal habillée de tapisserie jaunâtre, gisent encore les vêtements trempés d’Anna –oui, c’est cela Anna, tiens, je connais donc son prénom ? -, cette robe noire et légère, froissée sur une chaise où pend le string qu’elle avait elle-même ôté sans se soucier de ma présence…
La douche est glacée, irrégulière, mal dirigée. De quoi me réveiller, mais mal. Je vais au plus vite, me sèche dans une serviette de bain râpée qui a sûrement côtoyé encore plus de peaux que je n'en ai caressées. Un rapide coup d’œil dans la cuisine m’apprend qu’Anna préfère cet horrible breuvage sans âme qu’est le thé. Vu le peu de provisions dans les armoires, je peux rapidement vérifier qu’elle n’a même pas prévu de café pour les visiteurs. Manque de classe. Claire avait toujours du café à sa grande époque. Il est vrai qu’elle avait de nombreux visiteurs, de tout genre et toutes contrées.
Bon, il faut sortir. Malgré mon état vaseux, cela ne me déplaît pas. Je me sens à l’étroit. Même si je ne peux dire à quoi se rattache ce sentiment : à l’appartement, à cette aventure si banale en apparence, à ce désir tenace, à la vie.
Je me mets à la recherche de mes vêtements, amassés au pied du lit. Tandis que je m’habille, un nouveau mouvement de la dormeuse la remet sur son ventre, me harponnant à nouveau de ses fesses orgueilleuses: le contraste entre cette forte et si sensuelle assise et l’élégance fine des seins et du visage m’avait frappé dès que je m’étais retrouvé debout à côté d’elle, la soutenant dans son ivresse alors que nous nous décidions à sortir du Prisciani.
Je m’assois un instant au bord du lit. Ma main se pose sur l’une d’elles, sans bouger, prenant à son contact toute une gorgée de sensations. Comme un plongeur prenant de l’air avant de s’enfoncer sous l’eau. Comme pour fixer mes souvenirs, me convaincre de leur réalité. Mon regard, lui, se pose sur son visage à la légère saveur orientale. La jeunesse des traits se trouble de la pâleur du teint. C’est la première fois que je le vois si bien, ce visage qui garde, sous la croûte des rêves, un peu de l’inquiétude et de la douleur de la veille. Une étrange naïveté marquée par une vie trop remplie pour son âge, trop de coups reçus au cœur. Pas seulement au cœur, me dis-je en voyant la trace d’un hématome au-dessus du sourcil. Peut-être la conséquence de nos chutes de la veille dans l’escalier. Je n’avais pu, ou voulu, l’observer jusqu’alors. Dans la chambre, il avait toujours fait sombre. Au Prisciani, quand l’alcool n’avait pas encore troublé mes yeux, elle le cachait dans ses bras, ce visage, sous cette tête hoquetant par instants de pleurs, ne le révélant, en même temps qu’un fin et long décolleté, que pour réclamer un autre verre qui ne lui était plus apporté.
Bon, le café ne viendra pas me chercher là, en contemplation, la main pleine de cette chair de Cocagne. Il faut me relever encore, ouvrir la porte, la refermer, descendre les escaliers comme hier je marchais dans la rue : avec un sentiment de solitude, de flou, de rien. C’est sans doute cette incertitude, transmise à ma démarche, qui oblige deux solides gaillards, le regard dur et creux brillant d’inintelligence, à interrompre leur montée pour me laisser passer. Enfin, ils sont polis, au moins. Je m’attendais à être bousculé. Dans la mesure où mon esprit me permettait de m'attendre à quelque chose. Le brun épais a même retenu le blond malingre qui s’apprêtait à me repousser contre le mur. J’ai beau être flou, il y a des choses qui ne m’échappent pas. Quoiqu’en y repensant, j’aurais dû remarquer quelque chose de plus important, au rez-de-chaussée. Par un vieux réflexe, j’avais regardé les sonnettes : Anna Li, 4eétage.
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