Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 15:25


Le désir qui m’a détaché de mes pénibles efforts de réparer le temps, ce désir de me lever, d’aller vers elle, de remonter ses cuisses de la main, de poser les lèvres sur la pointe de ses seins, s’évanouit à cette dernière et macabre pensée. Du noir au noir : je me lève, mais pour un café. Rien de tel pour passer à autre chose. Quelle que fut la chose à passer, d’ailleurs. Seulement, je suis nu et gluant. Je l'ai déjà dit, je crois. Je vais donc, péniblement, vers la douche.

 

Dans la salle de bains, mal éclairée, mal habillée de tapisserie jaunâtre, gisent encore les vêtements trempés d’Anna –oui, c’est cela Anna, tiens, je connais donc son prénom ? -, cette robe noire et légère, froissée sur une chaise où pend le string qu’elle avait elle-même ôté sans se soucier de ma présence…

 

La douche est glacée, irrégulière, mal dirigée. De quoi me réveiller, mais mal. Je vais au plus vite, me sèche dans une serviette de bain râpée qui a sûrement côtoyé encore plus de peaux que je n'en ai caressées. Un rapide coup d’œil dans la cuisine m’apprend qu’Anna préfère cet horrible breuvage sans âme qu’est le thé. Vu le peu de provisions dans les armoires, je peux rapidement vérifier qu’elle n’a même pas prévu de café pour les visiteurs. Manque de classe. Claire avait toujours du café à sa grande époque. Il est vrai qu’elle avait de nombreux visiteurs, de tout genre et toutes contrées.

 

Bon, il faut sortir. Malgré mon état vaseux, cela ne me déplaît pas. Je me sens à l’étroit. Même si je ne peux dire à quoi se rattache ce sentiment : à l’appartement, à cette aventure si banale en apparence, à ce désir tenace, à la vie.

 

Je me mets à la recherche de mes vêtements, amassés au pied du lit. Tandis que je m’habille, un nouveau mouvement de la dormeuse la remet sur son ventre, me harponnant à nouveau de ses fesses orgueilleuses: le contraste entre cette forte et si sensuelle assise et l’élégance fine des seins et du visage m’avait frappé dès que je m’étais retrouvé debout à côté d’elle, la soutenant dans son ivresse alors que nous nous décidions à sortir du Prisciani.

 

Je m’assois un instant au bord du lit. Ma main se pose sur l’une d’elles, sans bouger, prenant à son contact toute une gorgée de sensations. Comme un plongeur prenant de l’air avant de s’enfoncer sous l’eau. Comme pour fixer mes souvenirs, me convaincre de leur réalité. Mon regard, lui, se pose sur son visage à la légère saveur orientale. La jeunesse des traits se trouble de la pâleur du teint. C’est la première fois que je le vois si bien, ce visage qui garde, sous la croûte des rêves, un peu de l’inquiétude et de la douleur de la veille. Une étrange naïveté marquée par une vie trop remplie pour son âge, trop de coups reçus au cœur. Pas seulement au cœur, me dis-je en voyant la trace d’un hématome au-dessus du sourcil. Peut-être la conséquence de nos chutes de la veille dans l’escalier. Je n’avais pu, ou voulu, l’observer jusqu’alors. Dans la chambre, il avait toujours fait sombre. Au Prisciani, quand l’alcool n’avait pas encore troublé mes yeux, elle le cachait dans ses bras, ce visage, sous cette tête hoquetant par instants de pleurs, ne le révélant, en même temps qu’un fin et long décolleté, que pour réclamer un autre verre qui ne lui était plus apporté.

 

Bon, le café ne viendra pas me chercher là, en contemplation, la main pleine de cette chair de Cocagne. Il faut me relever encore, ouvrir la porte, la refermer, descendre les escaliers comme hier je marchais dans la rue : avec un sentiment de solitude, de flou, de rien. C’est sans doute cette incertitude, transmise à ma démarche, qui oblige deux solides gaillards, le regard dur et creux brillant d’inintelligence, à interrompre leur montée pour me laisser passer. Enfin, ils sont polis, au moins. Je m’attendais à être bousculé. Dans la mesure où mon esprit me permettait de m'attendre à quelque chose. Le brun épais a même retenu le blond malingre qui s’apprêtait à me repousser contre le mur. J’ai beau être flou, il y a des choses qui ne m’échappent pas. Quoiqu’en y repensant, j’aurais dû remarquer quelque chose de plus important, au rez-de-chaussée. Par un vieux réflexe, j’avais regardé les sonnettes : Anna Li, 4eétage.

(à suivre)

Par charp - Publié dans : En pièces détachées
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Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 10:59

Sommaire


PREMIER CHAPITRE

VERTIGE

 

 

Que font-elles là ? Déjà moi, assis, affalé, sur un vieux fauteuil en tissu vert troué, nu et gluant dans une chambre inconnue, je suis une énigme encore trempée d’alcool et d’insomnie. Peu importe. Je ne suis plus une question pour moi-même depuis si longtemps...

Mais elles? Qu’est-ce qu’elles font là, insolentes, amples, fermes, soulignées par le drap qui couvre les jambes, qui laissent dans le flou de l’arrière-plan un dos élancé et une longue chevelure auburn, qu'est-ce qu'elles font là, devant moi, ces fesses qui m'hypnotisent? Qui est cette femme qui dort?

Mes sens affaiblis sont encore les premiers à répondre à cette ombre de question. Des sensations délicieusement douces et violentes se réveillent. Je me repasse le « musical » de ma nuit, avec sa chorégraphie simple et rythmée, ses chansons réduites à des cris et des souffles. And one and two, and one and two.. one, two three, four... Mes yeux, entraînés par cette rêverie, se glissent entre ces épaisses vagues de chairs, comme si toute ma pensée voulait disparaître sous leur étreinte….

J'essaie de me retenir à moi. Le regard immobilisé, je tente d’escalader l’oubli, d’aller voir de l’autre coté. Pas facile: la chronologie gît en morceaux, le temps est éparpillé. Tout, depuis hier, est mélangé. Dix ans, d’un coup, se sont comme effacés, renversés cul par-dessus tête à l’instant où je poussais la porte du bar Prisciani...

Non. Cette chute en arrière avait été préparée. Pour tomber, il faut avoir perdu l'équilibre. Cela avait commencé à dix heures du soir, avenue des Bauriers. Pour que je m’égare avec une si cruelle précision jusqu’au bar, il avait fallu que mon pacte avec le temps fut déjà rompu. Des rideaux à demi-ouverts... Le temps! Ah oui, il m'avait bien eu le vieil ivrogne, l'escroc, le sous-traitant du destin. On s'était longtemps ignoré, nous deux, puis, à force de me prendre les mêmes vestes, j'étais tombé dans son ornière. Distraction, fatigue, va savoir. J'avais fini par suivre son chemin bien droit, qui menait sagement, jour après jour, d’avant vers après, avant et puis après, avant-après, avant-après, avant-après... Et là, dix heures du soir, vendredi, il venait de me laisser brutalement en plan, au beau milieu de l’avenue des Bauriers, devant la fenêtre d'un deuxième étage, illuminée, les rideaux fermés à moitié.

Ces rideaux, c'était le signal. Le mari de Claire s'était ramené, deux jours plus tôt que prévu. Encore heureux que, le métier aidant, je ne laissais jamais aucune trace derrière moi…

Quinze jours que nous avions passés ensemble, plus à bavarder qu’à faire l’amour, dans le salon tristement blanc de leur appartement. C'est vrai, tiens, même pas tous les jours...

Pourquoi faut-il qu’à l’instant où ma pensée s'approchait des rares ébats avec Claire, les fesses, restées au centre de mon champ de vision, se mettent-elles un peu à bouger, accompagnées d’un vague grognement ? Ce n’était pas le réveil, juste un léger mouvement. Elles se mettent de côté, comme intimidées de mon obstination distraite, dévoilant genoux et cuisses en repoussant les draps. Là, plus loin, dépassant à peine, sa poitrine légère dont ma bouche s’est rassasiée, que mes mains ont soumise. Plus loin encore –mon regard reste imprécis, je devine plus que je ne le vois-, ce visage jeune, rond, aux yeux légèrement bridés, qui profite encore, lui, de l’oubli que je m’efforce de chasser…

Ce n’était pas la première fois, pourtant, que je devais renoncer à Claire au dernier instant, sans prévenir. Peut-être était-ce la fois de trop. Peut-être avais-je, dans cette complicité un peu plus longue que d'habitude, oublié que je n’étais que le second rôle. La vedette venait de faire son entrée, sous les applaudissements du public, et moi, l’utilité devenue inutile, je quittais la scène discrètement, sans que personne ne m’aperçoive. Cela me faisait bien rire, au fond. Quel con j'étais, quand même. Ce n’était pas plus mal, après tout, je commençais à m’enterrer dans cette relation. Vive la liberté, essayais-je de me convaincre..

Et bien, là, la liberté, elle avait un goût de vide. De vide âcre, tenace. Je ne sentais plus mes sensations, ni mes sentiments. Comme si, le ventre ouvert par le coup de couteau de la surprise, ils s’étaient répandus sur les dalles du trottoir comme des entrailles. Un coup porté de bas en haut, qui commence au sexe et finit au cœur. Simple image, direz-vous, mais qui, lorsque l’on a fait le métier que j’ai fait, devient terriblement précise et pénible. Les corps qui m’assaillaient l’esprit, alors que je m’éloignais de la maison de Claire étaient bien les plus abimés que j'avais vu. C’était des cous déchirés, des yeux éclatés, une peau brunie par le sang séché, des crânes enfoncés, des corps désarticulés, figés, dans des positions inaccessibles au vivant…. J'avais envie de vomir ma vie dans cette rue sombre et déserte. Mais même les haut-le-cœur étaient trop réactifs pour moi.

Je lève les yeux : le mélange est curieux, entre ces corps éclatés, cassés, laids et sinistres qui flottent encore à l’intérieur de mon esprit, et l’apaisante beauté qui s’offre là, courbée et confiante, à mon regard obstiné. Ce rapprochement fait naître un désagréable frisson, comme si j'y devinais quelqu'énigme. Un pressentiment, peut-être. Je n’en suis plus à un cadavre près.

  (à suivre)

Par charp - Publié dans : En pièces détachées
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Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 10:51
Un peu pour tester Overblog, mais aussi pour donner une nouvelle vie à ce roman déjà publié sur Ipernity, je publie ici, par épisode - plus ou moins un par jour-  mon roman policier un peu "série noire" : "En pièces détachées".
Par charp
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