- Inspecteur Legrand ? Quelle bonne surprise, fais-je d’un ton ironique. A quoi dois-je votre visite ?
- Commissaire Legrand, si tu permets, dit le rougeaud en entrant dans le couloir sans attendre mon invitation, ni répondre à ma question. J’ai mis dix ans à l’avoir, ce poste, alors j’y tiens. Bon sang, le concierge m’avait bien dit qu’un dénommé Malet occupait l’appartement, mais je n’osais y croire, fait-il en jetant un coup d'oeil dans la cuisine. Voilà qui simplifie tout. Embarquez-le, les gars.
Les deux policiers en uniformes qui suivaient Legrand et étaient restés sur le seuil, un jeune type au visage carré qui fait de gros efforts pour avoir l'air décidé et sûr de lui, et un autre plus âgé qui a l’air de s’ennuyer, se dirigent aussitôt vers moi.
- M'embarquer? Tu n'as pas beaucoup changé de disque depuis douze ans, à ce que je vois. Et pour quel motif, s'il te plaît? dis-je en suivant Legrand dans la chambre. Parce que je te rappelle qu'il faut un motif pour régler ses comptes. Même quand on est devenu commissaire.
Il s’est retourné. Comme nous gardons notre calme, et qu’il ne répète pas son ordre, les deux autres hésitent à me maîtriser. Ils restent en attente à l’entrée de la chambre.
- Ne joue pas ce jeu-là avec moi, Valdes, pas avec moi, fait Legrand son doigt pointé vers ma poitrine. Cette fois, tu ne t’en tireras pas. Je veux bien qu’on ait passé au bleu l’assassinat d’un criminel comme Robert Lemerle, ce petit miteux qui se faisait appeler Luciano pour faire genre, mais celui d’une jeune fille sans histoire, c’est autre chose.
- Quelle jeune fille ?
- Tu te fous de ma gueule ?
Il me regarde, hésite un instant.
- Bon, puisque de toute manière, ton vieux copain Lhermand te mettra au parfum, autant ne pas me priver du plaisir de t’expliquer comment tu t’es fourré dedans. La jeune fille, c’est celle qui occupait l’appartement, tu le sais bien, ajoute-t-il sans me quitter des yeux.
- Elle est morte ?
Mon exclamation n’est pas de la comédie. Contre toute évidence, je continuais d’espérer.
- Y a des chances, oui, fait Legrand, un instant troublé par l'apparente sincérité de ma réaction. Mais il se reprend vite:
- On peut vivre sans jambe droite, je te l’accorde, même si on s’en débarrasse rarement dans le frigo d’un inconnu. Mais sans le buste, c’est plus compliqué.
- Qu’est-ce que tu racontes ?, dis-je en réprimant l’émotion qui m’envahit.
- Que ton ami Rudolph est mort, me répond Legrand en se retournant et relevant d'un geste brusque les draps du lit, à la recherche de je ne sais quel objet. Mort bizarre, d’ailleurs. Un mécanicien qui se promène la nuit sur un pont de chemin de fer, en tombe juste au moment où passe un train, ça incite au soupçon, tu ne trouves pas? ajoute-t-il en se retournant vers moi.
- Rudolph ? Rudolph Marklay ?
- Fais pas chier, Roland, fait le commissaire en agrippant l'oreiller et en le jetant à l'autre bout de la pièce. Tu sais très bien de quoi il s'agit.
- Je sais surtout que je ne l'ai pas vu depuis quinze ans, depuis..
- C’est ça, oui. Enfin, bref, tu comprends, on est allé voir chez lui. On a tout fouillé, me dit-il en ouvrant l'armoire. Même le frigo de la cave. Et là, qu’est-ce qu’on trouve ? Une jambe et un torse de femme. Peut-être qu’il craignait d’en manquer pour l’avenir, et qu’il avait fait des provisions, ...
- Mais... comment savez-vous que c’est Anna ? dis-je, me raccrochant à un dernier espoir, tandis que Legrand commence à jeter mes affaires sur le lit.
- Tiens, tu sais qu’elle s’appelle Anna ?, dit-il avec un sourire satisfait en se rapprochant de moi. Heureux que la mémoire te revienne. Ah oui, c’est vrai, c’est là que ça a surtout foiré pour toi. Jusque là, c’était pas mal ficelé, au fond. Il y avait beaucoup de chances que l’on ne devine pas la cause de la mort de Rudolph. Le suicide devenait l’explication la plus vraisemblable. On trouvait les petits morceaux de la dame, et on se disait que Rudolph avait remis ça, et que c’est pour cela qu’il s’était suicidé.
- Mais pourquoi l’aurais-je tué, lui ? Puisque de toutes façons, à t'entendre, personne n'aurait cru ses dénégations, fais-je d'un ton las.
- Ah ça. Peut-être qu’il était sur le point de soulager sa conscience, comme on dit. Même si le terme de conscience est mal venu pour ce genre d’ordure. Et il savait des choses sur toi, Rudolph. Non, c’était pas mal pensé. T’avais tué la fille, sans doute parce qu’elle ne voulait pas te faire des petites choses un peu tordues, hein ?
Je le saisis vivement au poignet au moment ou sa main s'avance vers moi. Legrand perd son attitude hautaine, une lueur d'inquiétude dans les yeux, qui ne disparaît pas tout à fait quand je le relâche.
- Et puis t’étais mort saoul, fait-il en reculant un peu, et en se massant le poignet, et là, on sait que tu peux devenir méchant. On vient du Prisciani, on sait que tu l’as quitté avec elle la dernière fois qu’on l’a vue. Un cadavre dont il fallait se débarrasser, Rudolph qui risquait de devenir bavard, t’as voulu faire d’une pierre deux coups, grâce au passé de Rudolph. Seulement, ça a foiré, dit-il en haussant la voix.
Son débit se fait soudain plus rapide:
- Et ça a foiré parce que t’es parti de la cage avant les derniers développements en analyse génétique. Ça a foiré parce que tu croyais que personne ne s’inquiéterait de la disparition de la petite. Mais elle a un père, la petite, un petit commerçant du quartier chinois qui a signalé sa disparition. Dès que l’on a découvert les restes, on a fait le tour des disparitions dont les dates pouvaient correspondre. L’analyse a été sans appel, c'était bien sa fille.
Il me regarde, espérant trouver dans mes yeux un signe de son triomphe. Il n'y trouve rien. Je pense à Anna. Tout est fini...
- Bon, alors, les gars, vous êtes venu ici pour le spectacle ?, crie-t-il en se retournant vers les deux autres, toujours en faction. Fouillez-moi cette chambre, nom de dieu!
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