Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 10:59

Sommaire


PREMIER CHAPITRE

VERTIGE

 

 

Que font-elles là ? Déjà moi, assis, affalé, sur un vieux fauteuil en tissu vert troué, nu et gluant dans une chambre inconnue, je suis une énigme encore trempée d’alcool et d’insomnie. Peu importe. Je ne suis plus une question pour moi-même depuis si longtemps...

Mais elles? Qu’est-ce qu’elles font là, insolentes, amples, fermes, soulignées par le drap qui couvre les jambes, qui laissent dans le flou de l’arrière-plan un dos élancé et une longue chevelure auburn, qu'est-ce qu'elles font là, devant moi, ces fesses qui m'hypnotisent? Qui est cette femme qui dort?

Mes sens affaiblis sont encore les premiers à répondre à cette ombre de question. Des sensations délicieusement douces et violentes se réveillent. Je me repasse le « musical » de ma nuit, avec sa chorégraphie simple et rythmée, ses chansons réduites à des cris et des souffles. And one and two, and one and two.. one, two three, four... Mes yeux, entraînés par cette rêverie, se glissent entre ces épaisses vagues de chairs, comme si toute ma pensée voulait disparaître sous leur étreinte….

J'essaie de me retenir à moi. Le regard immobilisé, je tente d’escalader l’oubli, d’aller voir de l’autre coté. Pas facile: la chronologie gît en morceaux, le temps est éparpillé. Tout, depuis hier, est mélangé. Dix ans, d’un coup, se sont comme effacés, renversés cul par-dessus tête à l’instant où je poussais la porte du bar Prisciani...

Non. Cette chute en arrière avait été préparée. Pour tomber, il faut avoir perdu l'équilibre. Cela avait commencé à dix heures du soir, avenue des Bauriers. Pour que je m’égare avec une si cruelle précision jusqu’au bar, il avait fallu que mon pacte avec le temps fut déjà rompu. Des rideaux à demi-ouverts... Le temps! Ah oui, il m'avait bien eu le vieil ivrogne, l'escroc, le sous-traitant du destin. On s'était longtemps ignoré, nous deux, puis, à force de me prendre les mêmes vestes, j'étais tombé dans son ornière. Distraction, fatigue, va savoir. J'avais fini par suivre son chemin bien droit, qui menait sagement, jour après jour, d’avant vers après, avant et puis après, avant-après, avant-après, avant-après... Et là, dix heures du soir, vendredi, il venait de me laisser brutalement en plan, au beau milieu de l’avenue des Bauriers, devant la fenêtre d'un deuxième étage, illuminée, les rideaux fermés à moitié.

Ces rideaux, c'était le signal. Le mari de Claire s'était ramené, deux jours plus tôt que prévu. Encore heureux que, le métier aidant, je ne laissais jamais aucune trace derrière moi…

Quinze jours que nous avions passés ensemble, plus à bavarder qu’à faire l’amour, dans le salon tristement blanc de leur appartement. C'est vrai, tiens, même pas tous les jours...

Pourquoi faut-il qu’à l’instant où ma pensée s'approchait des rares ébats avec Claire, les fesses, restées au centre de mon champ de vision, se mettent-elles un peu à bouger, accompagnées d’un vague grognement ? Ce n’était pas le réveil, juste un léger mouvement. Elles se mettent de côté, comme intimidées de mon obstination distraite, dévoilant genoux et cuisses en repoussant les draps. Là, plus loin, dépassant à peine, sa poitrine légère dont ma bouche s’est rassasiée, que mes mains ont soumise. Plus loin encore –mon regard reste imprécis, je devine plus que je ne le vois-, ce visage jeune, rond, aux yeux légèrement bridés, qui profite encore, lui, de l’oubli que je m’efforce de chasser…

Ce n’était pas la première fois, pourtant, que je devais renoncer à Claire au dernier instant, sans prévenir. Peut-être était-ce la fois de trop. Peut-être avais-je, dans cette complicité un peu plus longue que d'habitude, oublié que je n’étais que le second rôle. La vedette venait de faire son entrée, sous les applaudissements du public, et moi, l’utilité devenue inutile, je quittais la scène discrètement, sans que personne ne m’aperçoive. Cela me faisait bien rire, au fond. Quel con j'étais, quand même. Ce n’était pas plus mal, après tout, je commençais à m’enterrer dans cette relation. Vive la liberté, essayais-je de me convaincre..

Et bien, là, la liberté, elle avait un goût de vide. De vide âcre, tenace. Je ne sentais plus mes sensations, ni mes sentiments. Comme si, le ventre ouvert par le coup de couteau de la surprise, ils s’étaient répandus sur les dalles du trottoir comme des entrailles. Un coup porté de bas en haut, qui commence au sexe et finit au cœur. Simple image, direz-vous, mais qui, lorsque l’on a fait le métier que j’ai fait, devient terriblement précise et pénible. Les corps qui m’assaillaient l’esprit, alors que je m’éloignais de la maison de Claire étaient bien les plus abimés que j'avais vu. C’était des cous déchirés, des yeux éclatés, une peau brunie par le sang séché, des crânes enfoncés, des corps désarticulés, figés, dans des positions inaccessibles au vivant…. J'avais envie de vomir ma vie dans cette rue sombre et déserte. Mais même les haut-le-cœur étaient trop réactifs pour moi.

Je lève les yeux : le mélange est curieux, entre ces corps éclatés, cassés, laids et sinistres qui flottent encore à l’intérieur de mon esprit, et l’apaisante beauté qui s’offre là, courbée et confiante, à mon regard obstiné. Ce rapprochement fait naître un désagréable frisson, comme si j'y devinais quelqu'énigme. Un pressentiment, peut-être. Je n’en suis plus à un cadavre près.

  (à suivre)

Par charp - Publié dans : En pièces détachées
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Commentaires

Interessant comme début. Le style d'écriture (plus que l'histoire elle même) m'a particulièrement accroché et pourtant je suis une lectrice difficile a contenter. Mais là je dois reconnaitre que j'aime beaucoup votre manière d'écrire.
Commentaire n°1 posté par Marion le 08/10/2008 à 18h22
Merci pour ce commentaire, Marion.

Désolé de l'immense retard à réagir, je n'ai guère eu le temps de me préoccuper de ce blog.

Bien que j'hésite encore, il est probable que je publierai seulement ailleurs mes autres textes, d'une tout autre nature: cette incursion dans le polar sera sans doute sans lendemain, et ce blog en sera l'archive.


Mais merci de m'y avoir accompagné.
Réponse de charp le 15/12/2008 à 11h38

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