Jeudi 15 mai 2008
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CHAPITRE II
LE PRISCIANI'S BAR
Il ne me faut pas faire deux pas dans la rue pour la voir: l’enseigne bleue est éteinte, mais ses lettres se détachent nettement du mur, à
peine cent mètres plus loin :
P R I S C I A N I ’ S B A R.
Pas étonnant que je ne me rappelle pas avoir raccompagné Anna chez elle. Le trajet était trop court pour que je puisse en prendre conscience dans l’état où j’étais. Inutile d’espérer y prendre mon
café. Il est huit heures à peu près, il n’a sûrement pas encore ouvert. Peut-être même vient-il à peine de fermer. Et rien de ce côté.
Mais sur le coin tout proche, dans l’autre sens, l’Atmo O étale sa terrasse et ses premiers clients: des employés en avance, profitant de leur petit refuge entre la cellule domestique et les
travaux forcés; des commerçants moins pressés d’ouvrir leur boutique que d’échanger leur griefs contre « les gens », une espèce détestable tout à fait à l’opposé de cette autre espèce digne de
sollicitude, « les clients », sans se soucier que celle-ci ne soit qu’une variété de la première; des retraités, qui viennent de faire faire à leur chien sa première promenade quotidienne, de
l’appartement au café, la seconde les ramenant du café à l’appartement.
Assis en terrasse, juste en face du seuil de l’immeuble que je viens de quitter, je me retourne pour commander un café, et me trouve le nez collé à une chemise bleue clair dépourvue du moindre pli.
Sur la chemise, un veston d'une teinte proche, mais plus sombre. Dans la chemise, un jeune homme fin et sec, regard à demi-clos sous des cheveux ras.
- Tu dégages.
- Pardon ?
- J’étais là avant toi, c’est ma place, donc tu dégages. Simple.
Facile à décoder, le gars. Le genre de jeune prétentieux habitué à voir s’ouvrir devant lui comme des portes automatiques le monde, la volonté de ses subordonnés, les jambes des femmes. Le genre à
fixer le regard sur sa proie sans jamais plier. C’est à la proie de plier. Seulement voilà, je ne suis pas pliable, et d’un modèle trop ancien pour être automatique…
- Vous êtes debout, je suis assis, réponds-je sans m’attarder à lui, cherchant le garçon, mais ne croisant que le regard d’un chinois d’âge mûr qui ne perd rien de la scène. Le piquet à poil ras
n’a pas l’air d’avoir compris. Pas le temps de lui faire un cours de logique élémentaire. Je précise :
- Vous vous êtes trompé dans l’ordre d’arrivée …
- Et les cigares, là, ils sont au Saint-Esprit?
Je me retourne: sur le coin de la table, un paquet de Fonsecas me nargue. J’ai même l’impression d’y voir le sourire narquois souligné d’une ombre de moustache de son possesseur. Ah... En temps
normal, ce n’est pas ce genre d’arguments qui m’aurait fait céder devant un blanc-bec qui n’a pas encore brisé sa coquille. J’aurais gardé ma place et les cigares. Je serais resté assis, lui ne
serait pas resté debout. Pas besoin de se lever quand l’autre laisse son bas-ventre à hauteur de votre coude. Mais là, les restes d’alcool, les fatigues de la nuit, et puis peut-être ce vide qui
m’ôte toute envie, me soufflent de lâcher prise… Je sauve ce que je peux de mon honneur, qui tient de toute façon depuis longtemps plus de la chaussette usagée que de la rosette :
- C’est vrai qu’il fait un peu frais ce matin, tout compte fait. Je ne voudrais pas vous priver d’un refroidissement. Je vais m’installer à l’intérieur.
Je me lève, m’attendant à quelque remarque méprisante, à une insulte facile. Mais non, Monsieur est de l'espèce pragmatique : je veux ma place, point. Il l’a, il se permet même de s’écarter pour me
laisser passer, avant de s’asseoir sans autre commentaire. Il a la victoire évidente. Décidemment, les abrutis me ménagent ce matin. Les mèches blanches qui dénoncent mon âge, avec la complicité
d’une calvitie naissante en seraient-ils la cause ? C’est vrai que je suis de la même génération que l'autre type, là, le chinois qui nous observait et qui, déçu de n’avoir pu assister à la bagarre
qui aurait animé sa matinée morose et nourri ses bavardages du soir, a disparu derrière les pages de son quotidien.
A l’intérieur, je trouve une place dans un coin près de la porte de la cuisine. Comme au Prisciani. Peu de voisins et une bonne vue d’ensemble, idéale pour observer la salle et les clients, comme
cette petite jeune fille, le regard perdu vers l’extérieur par-dessus les lunettes, un cahier tenu ouvert par ses fines mains jointes, crispées, et qui contient sans doutes des confessions
dérisoires. Cette place, c’est le seul point commun entre les deux établissements que tout oppose, des heures d’ouverture à la clientèle. Ici les murs ne savent pas se décider entre le blanc et le
jaune, là ils sont bleus. La porte du Prisciani est bleue aussi. Pour tous les clients, elle donne sur le vestiaire noir et turquoise. Pour moi, hier soir, elle donnait sur le passé.
Par charp
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Publié dans : En pièces détachées
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