Samedi 31 mai 2008 6 31 /05 /Mai /2008 14:00

CHAPITRE VI
 
 
-
 
LA DISPUTE
 
-
 
 

Derrière le grillage carré pratiqué dans le haut de la porte, une tête a succédé au panneau de bois. Mais l’épaisseur est restée la même, l’expression aussi.

- C’est fermé. On ouvre à 17 heures.

- Je viens voir Jérôme.

- Il est pas là.

- Je sais qu’il loge ici, et à cette heure, il n'est sûrement pas sorti.

- Il dort.

- Plus pour longtemps. Tu vas le réveiller, et lui dire que M. Malet veut le voir.
- Malet, connais pas. Jérôme m’a rien dit.

Je pourrais attendre le soir, mais je ne compte pas revenir le jour même dans le quartier. Jérôme sera plus disponible en dehors du service. Et je veux en savoir plus, vite. Il va falloir forcer la porte...

- Lui, il n'a rien dit. Mais M. Langeais...

- Le patron? Qu'est-ce qu'il a dit?

Bon. Je l'ai dans le viseur, je peux ajuster le tir… :

- Rien encore. Mais s'il apprend combien tu as touché pour laisser rentrer les deux jeunes, ce sera au tour du videur d'être vidé.

Autant visé une cible à 2 m. Douze ans ont passé, mais les bonnes traditions, ça se transmet. Tous les portiers du Prisciani que j’ai connus laissaient entrer des clients, auxquels ils auraient dû refuser l’entrée: n’entrent normalement au Prisciani que les habitués, ou ceux qui les accompagnent. Contre une bonne rétribution, le portier traite en vieilles connaissances de parfaits inconnus. Comme ce fut mon cas il y a vingt ans. Et hier. Mais ce truc ne marche qu’aux heures d’ouvertures. La corruption n’empêche pas le respect des horaires.

Tous sont convaincus que leur patron ne sait rien. C’est souvent naïfs, les portiers, et les patrons ça calcule bien. Surtout Langeais. Ca lui permet de payer moins ses employés, et d’avoir de nouveaux clients sans changer les règles qui flattent les anciens. Ces nouveaux clients, c’est souvent des jeunes fils à papa, plein aux as, et rarement seuls.

- Quels jeunes?

C'est un aveu, ça. Mais peu utilisable. 2e tir. Cible à 8 m, mais j’ai l’œil exercé et la main sûre.

- Ceux qui ont fait du raffut, au point que tu as dû les jeter dehors au cours de la soirée.

Là encore, je mise sur les traditions.

- Quand ça?

Bon, les cibles mobiles, je connais, mais là, j’ai le tournis. Il est temps de quitter le champ de tir, mes munitions s’épuisent. Et puis, son ton est devenu moins sec, il commence à douter, c'est le moment..

- Tu commences à m’agacer, petit. Je ne suis pas venu pour te faire la conversation, mais voir Jérôme. C’est avenue Longueville qu’il habite, M. Langeais, si je me rappelle bien?

Et je fais mine de m’éloigner. Un bruit de serrure m’avertit que j’ai fait mouche.

Surtout ne pas lui laisser le temps de recommencer l’exercice de tir. Je passe devant le type, aussi carré et haut que la porte à laquelle il doit sa fonction. Mimétisme classique, accentué par un visage marqué de légères cicatrices, écho des éraflures de la porte. C’est souvent les mêmes qui frappent sur les portes et les portiers, et qui se les ramassent sur la tronche en retour. Je traverse le vestiaire, descend les escaliers, dépasse le bar et pousse sans hésiter la porte blanche. L’autre m’a sûrement suivi du regard. Me voir aller droit au but a dû au moins le rassurer sur ma connaissance des lieux, et me faire classer parmi les habitués. Je n’aimerais pas être dérangé.

L’ escalier atteint, je peux ralentir le pas. L’alcool s’est dissipé, pas les souvenirs. Ces morceaux de passés qui collent au Prisciani, et que le rendez-vous manqué d’hier avec Claire a fait ressortir, pièce par pièce: elle est là, devant moi, il y a vingt ans, la première fois que nous avions monté ces marches. Seule sa jeunesse et mes rusty nail pouvaient justifier une telle imprudence. A cette vision succède une autre : celle de la dernière fois où nous montions ces escaliers… Le frisson qui me parcourt l’échine à ce souvenir me sort de ma rêverie. Je frappe chez Jérôme, violemment, sans rien dire. Je l’entends s’exclamer après un bref instant:

- Restez là. Je vais voir.

Tiens, il ne dort pas. Et il n’est pas seul.

La porte s’entrouvre, et Jérôme apparaît, déjà en tenue, à l’exception de la veste bleue.

- M. Malet !

Il a l’air encore plus surpris que la veille, avec un soupçon de peur. Un brusque bruit, comme une chaise violemment poussée, se fait entendre à l’intérieur, suite à cette exclamation.

(à suivre)

Par charp - Publié dans : En pièces détachées - Communauté : SOIF DE LIRE...
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Présentation

Derniers Commentaires

Profil

  • charp
  • En pièces détachées
  • Homme
  • 26/02/1959

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus