Partager l'article ! En pièces détachées - Roman policier - 36: Sommaire Chapitre XV Un instant d'Eden ...
Chapitre XV
Un instant d'Eden
Lorsque je quitte l'épicerie, je n'ai pas à regretter d'avoir repoussé l'offre de Li. La Porsche a disparue. J'évite de prendre un chemin trop direct, mais cela s'avère une précaution inutile. Personne ne me suit. Je le regretterais presque. J'ai l'impression que cette Porsche pourrait me conduire directement à la solution. Si ce n'est ni Li ni Forgeard, ni la DST, je ne vois plus guère que les hommes de Maxell. Aurais-je été suivi par les assassins d'Anna?
Il est presque midi lorsque j'atteins l'appartement de Nicole. Heureusement que j'ai pris la précaution de subtiliser le double des clés, car elle est vraisemblablement absente, à la recherche de Forgeard. En espérant qu'elle ne se soit pas aperçue de leur disparition. Elle serait capable d'avoir fait changer les serrures en urgence. On n'attend pas dix jours pour le serrurier ou le plombier, à la DST. Et qu'elle ne soit pas là m'arrangerait plutôt. J'ai sérieusement besoin de faire une sieste. D'autant que le whisky de Li a achevé le travail du vin du "22 septembre" et que j'ai les jambes trop lourdes et l'esprit trop brumeux.
La clé joue dans la serrure. Tout va bien. Mais à peine la porte ouverte, avec grande précaution, l'inquiétude revient. Les rideaux sont tirés, et il y fait presqu'aussi sombre qu'en pleine nuit. Une chaise est renversée, le canapé a bougé. La porte de la chambre est entrouverte. J'avance lentement, pistolet au poing. Je pousse le plus légèrement possible la porte, et là...
Deux corps, étendus, inanimés. Je m'attendais tellement à découvrir des traces de violence que je mets un certain temps à prendre conscience que ce ne sont pas des cadavres que j'observe, mais deux corps nus endormis. Le lieutenant Nicole Mercier, couchée en chien de fusil, la tête reposant sur la ferme poitrine d'Hélène, dont le bras droit l'enserre, la main posée sur sa taille, la tête légèrement tournée vers elle, les lèvres frôlant la chevelure de son amante.
Dans la pénombre, je devine plus leurs corps que je ne les détaille. Ce qui les éloigne de la réalité et me plonge dans une douce rêverie. Je me sens comme flottant, emporté par le paisible courant de ces corps abandonnés. Bien loin de toute excitation, ce spectacle de paix absolue me gagne. Sans doute la fatigue n'y est-elle pas étrangère, m'invitant à les imiter dans l'abandon.
Doucement, j'ai redressé la chaise qui gisait à l'entrée, et je me suis assis, les bras sur le dossier. Mon regard parcourt leurs courbes, s'arrête aux endroits de chair que la lumière du jour raye par instant, dans le flottement du rideau secoué par l'air conditionné.
Après toute l'agitation et les tensions de ces dernières heures, où tout était combat et danger, pièges et coups, j'ai l'impression d'une trêve des dieux, d'un don extraordinaire qui m'est fait: un instant d'Eden. Je pense à ceux qui imaginent le paradis demeure de jeunes filles vierges. L'intuition est juste, mais le sens de cette virginité en est mal compris. Les femmes de paradis ne sont pas vierges de tout contact sexuel, mais de vêtements. Nues, comme avant la chute. Vierges de toute culture, de toute trace des convenances et des rites, nues comme le réel. Vierges de toute peur, en ce lieu sans violence.
Qu'elles soient deux dans l'étreinte ajoute à cette atmosphère irréelle. L'absence de masculin, avec son évidence d'acte, souligne la plénitude apaisée. Leur dualité signe l'interdit: je ne suis pas convié, je ne dois rien faire. Seulement regarder, c'est-à-dire être. L'émotion qui me gagne quand je suis la courbe du sein qui s'écrase tendrement sur le ventre de l'amante, l'ombre plus opaque entre les cuisses, frôlée par une main alourdie de sommeil, le dos qui glisse dans l'obscurité, douce et rafraîchissante pluie d'abondance que tout cela, mais ce ne sont plus des corps autre: la peau même de mes rêves.
Si mon esprit se reconnaît dans le lent et doux parcours de mon regard, c'est qu'il y retrouve le sens même de la vie, ce vers quoi tout, secrètement ou ouvertement l'appelle: le corps de l'Autre devenant sien, par quoi sera levée la malédiction de la séparation. Le vêtement de lumière. La Terre Promise. Le salut.
Le vêtement, c'est l'obstacle, et la civilisation du désir. Je suis las du combat, las du raffinement complexe des jeux érotiques et de leurs détours. Ces nudités simples, immobiles, immédiates, c'est l'étoile enfin accessible, le terme du chemin. Je peux m'arrêter, je veux m'arrêter. J'ai les jambes trop lourdes.
Étrange comme la fatigue a la vertu des drogues. J'ai l'esprit trop brumeux.
L'émotion sexuelle est là, bien sûr, quand la lumière caresse une cuisse, ou que le regard discerne un détail dans l'ombre, un mamelon rose, des lèvres entrouvertes. Mais c'est comme l'eau fraîche d'une source lentement versée sur un corps endolori, une musique faite des accords parfaits de la chair et du rêve.
Je me laisse enivré par le jeu d'ombre et de lumière, de la clarté du cou à l'ombre des genoux serrés. Du dégradé irrégulier des fesses à la ferme ligne des chevilles.
Un point de lumière bientôt me retient, plus vif. Une lumière venue du dehors, entre les rideaux, et qui se reflète sur des yeux ouverts. Hélène m'a aperçu.
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