Partager l'article ! En pièces détachées - Roman policier - 49: Sommaire Chapitre XX Destinées ...
Chapitre XX
Destinées
Cette fois, ce n'est pas dans le lit que je me réveille, mais dans le canapé du salon. Pendant un instant, je crois que la vision de tout à l'heure faisait encore partie des cauchemars de la nuit: en face de moi, dans une belle et longue robe noire, je croise le sourire un peu inquiet de Claire. Mais elle tourne la tête, et, suivant son regard, je découvre alors, dans l'ancienne robe bleue de Claire, mon apparition de tout à l'heure, mon fantôme: Anna. Souriante, épanouie dans cette robe à laquelle elle donne un naturel si lointain de l'ancien raffinement que lui donnait Claire.
Je me redresse aussitôt, ce dont ma blessure profite pour se rappeler à mon souvenir. Mais elle n'est plus qu'un détail insignifiant.
- Je suis désolée, Roland, commence Claire. Je voulais y aller progressivement et j'avais dit à Annabelle de ne pas rester ici. Mais elle était si impatiente de te voir, de te dire la vérité... Et puis, elle est aussi têtue que sa mère....
- Sa mère?
- Annabelle est ma fille, Roland.
Là, je pourrais m'évanouir encore. J'en aurais le droit. Mais je me dis qu'il ne faut pas abuser des bonnes choses. Je me contente donc de rester totalement silencieux, les regardant tour à tour. Certaines illusions, certains pressentiment me reviennent. Ces moments où les pensées glissaient si facilement de l'une à l'autre, alors qu'elles se ressemblent si peu. J'ai des tas de questions à poser, des tas d'énigmes qui font des noeuds douloureux dans mon esprit, mais qu'apaise le lent envahissement d'un sentiment de joie: Anna est vivante. Et je ne suis pas un assassin. Les images qui m'assaillirent dans la forêt n'étaient donc que le délire dû à la fièvre, au froid, à l'épuisement.
De toutes ces questions, une seule parvient à franchir mes lèvres.
- Pourrais-je avoir un double whisky?
- Et même un rusty nail, Roland, fait Claire avec un large sourire. J'ai demandé à Marianne d'en préparer. Je me doutais que ce serait ta première demande.
Et en effet, à ce moment, un plateau m'est glissé sous les yeux. Un plateau avec un double rusty nail et un bol de glaçons, garni d'une pince. Un plateau tenu par de grandes et belles mains noires.
- Deux glaçons, fais-je tout en jetant un nouveau regard vers Anna, comme pour m'assurer qu'elle n'a pas disparu durant ce quart de seconde où je l'ai quittée des yeux.
Le plateau n'est plus tenu que d'une main. L'autre a saisi la pince, et place les glaçons dans mon verre.
- Merci, fais-je, tout en jetant un regard distrait vers la domestique.
Je manque de renverser mon verre. "Je vais jouer à la domestique chez quelqu'un qui pourrait être lié à notre affaire"... En d'autres circonstances, ma surprise m'aurait trahi. Il est vrai qu'ici, je ne manque pas de bonnes raisons d'être surpris. Mais Claire a toujours été très attentive. Surtout à certaines choses. Elle a remarqué ma surprise.
- Jolie, n'est-ce pas?, fait-elle en souriant. Tu as raison, le décolleté que je lui ai choisi est peut-être un peu trop prononcé pour une dame de maison. Mais tu me connais, je n'ai pu m'empêcher de mettre en valeur une si généreuse beauté. Je ne suis pas surpris que tu l'aies remarquée, ajoute-t-elle d'un air canaille. Même en ces circonstances, appuie-t-elle.
Je souris, autant du malentendu que de ce que dit Claire et me retourne vers Anna.
- Anna, qui est mort dans l'appartement? Le corps découpé?
- C'est ma demi-soeur, Lei. La fille aînée de mon père.
- On m'avait pourtant dit que Li n'avait qu'une fille, dis-je en me rappelant les premières informations que m'avait données Nicole.
- Personne à part moi ne savait que Lei était sa fille. Elle est venue clandestinement. Comme à Foshan, personne ne savait que j'étais sa fille, et j'étais presque clandestine. C'était une manière pour lui de nous rendre plus dépendantes et de mettre en avant celle qui lui était le plus utile, selon les circonstances.
- Qui l'a tuée?
- Moi, dit presqu'inaudiblement Anna... mais c'est un accident, ajoute-t-elle plus haut, en me regardant dans les yeux. Elle m'a réveillée en me tirant les cheveux, en m'injuriant. Alors, j'ai..
- Elle t'a réveillée? Quand cela?
- Sûrement juste après votre départ. Elle n'attendait que cela pour s'attaquer à moi.
- Elle était dans l'appartement en même temps que nous?
Anna sourit légèrement, devinant sans doute mes pensées
- Oui. Tout le temps, insiste-t-elle avant de continuer. Elle a dû nous entendre arriver et elle s'est cachée au-dessus de l'armoire du couloir. Lei était assez petite et agile.
- Comment sais-tu qu'elle était cachée là?
- Dans les insultes qu'elle me criait en m'éveillant, j'ai compris qu'elle nous avait observée depuis là-bas. Lei était une fille très prude, et ce qu'elle a vu a dû décuplé sa haine, fait-elle en jetant un oeil vers sa mère, qui sourit.
- Que faisait-elle là?
- C'est sûrement mon père qui l'avait envoyée, pour me ramener. Louis avait dû lui donner l'adresse.
- Tu avais fui de chez Li?
- Annabelle, interrompt Claire. Je crois qu'il serait bon de recommencer au début. Cette histoire est déjà bien assez complexe.
- Oui, maman, fait Anna.
En l'entendant appeler Claire "maman", juste après avoir imaginé Lei nous observant toute la nuit, je me sens un peu mal à
l'aise. Je m'étais étonné de son vouvoiement à mon égard. Jusqu'à ce que je me rappelle que ce soir-là, nous nous vouvoyions tous les deux. C'est moi qui ai changé mon regard sur elle. Je vide
lentement mon verre, avant de faire signe à Hélène/Marianne de me resservir la même chose.
(à suivre)
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