Partager l'article ! En pièces détachées - Roman policier - 53: Sommaire Chapitre XXI Secrets "Lher ...
Chapitre XXI
Secrets
"Lhermand agit en mon nom. F." F comme Froncy...
- Vos affaires, Monsieur Froncy, concernent-elles les supraconducteurs? fais-je avec une colère mal contenue.
Claire me regarde, stupéfaite, ne comprenant rien à de telles questions, à un tel ton, tellement déplacés par rapport à ce qui s'est dit quelques instants auparavant. Froncy s'est figé. Il me regarde longuement, le temps sans doute d'évaluer l'intérêt de poursuivre ses mensonges. La sûreté de mon expression le convainc de quitter le rôle d'homme au grand coeur qu'il s'était construit avant d'entrer. Son ton s'est fait cassant, ses gestes crispés.
- Entre autres, monsieur Valdes. Ma société est indirectement associée à Conectus, le consortium européen pour l'utilisation de la supraconductivité. C'est bien cela que vous vouliez savoir?
- De quel côté êtes-vous, monsieur Froncy?
- Je suis un homme d'affaires, Monsieur Valdes. Je suis toujours du côté du plus offrant.
- Mais de quoi parlez-vous, intervient Claire?
- Cela veut dire, ma belle, dis-je sans quitter Froncy des yeux, que tu as épousé monsieur en espérant qu'il te sorte du milieu criminel, alors qu'il t'y mène en plein coeur. D'ailleurs, pour te rencontrer, ne devait-il pas le fréquenter, ce milieu? N'est-ce pas, Froncy?
- Vous exagérez, Valdes. Certes, à l'époque où je rencontrai Claire, j'étais comme beaucoup de mes amis, j'aimais jouer au voyou. Mais l'âge m'a ramené au sens des affaires.
- C'est-à-dire à continuer à jouer au voyou, mais en plus grand. Et vous vendez des secrets industriels à la Chine?
- Ce sont les aléas de la politique et des stratégies qui déterminent ce qui est un "secret" ou non. Ce n'est pas de mon ressort. Nous, nous fabriquons des produits, nous obtenons des brevets. Et nous les vendons. Légalement si possible, et sinon...
- Vous étiez en contact avec le capitaine Matthieu?
- Pas vraiment. Nos trajectoires étaient plutôt parallèles. Il jouait un peu le même rôle que moi, mais pour le compte de l'Etat français. Il était en contact avec le 10e bureau du Guoangbu, les services secrets chinois.
- L'Etat français vend ses propres secrets à la Chine?, fait Anna.
- La collaboration scientifique entre la Chine et la France est très importante, mademoiselle, répond Froncy en se tournant vers elle. La Chine a besoin de développer rapidement les techniques de pointe pour soutenir sa forte croissance. La France est l'un des pays les plus avancés en ce domaine. Mais elle n'a pas les mêmes moyens de persuasion, la même puissance économique et militaire que les États-Unis. Elle doit donc se montrer plus conciliante en matière de transferts de connaissance. Même si officiellement, certaines recherches, telles celles que mène, en collaboration avec le CNRS, mon entreprise, en sont exclues, car leurs conséquences militaires et économiques sont considérables. Notez que cela sert moins à tromper certains alliés, qui se doute d'autant plus de ces transferts qu'ils les pratiquent parfois eux-mêmes, que des entreprises françaises qui pourraient souffrir de la concurrence chinoise.
- Mais justement, votre entreprise serait une des premières victimes de cette concurrence! s'exclame Anna, apparemment intéressée par ce cours improvisé d'économie.
- A long terme, oui, répond Froncy. Mais les actionnaires sont toujours pressés d'avoir des résultats rapides. Nous vivons de plus en plus dans le court terme financier, et de moins en moins dans le long terme industriel. Ce trafic de brevets est très avantageux pour des hommes d'affaires comme moi, et permettent d'obtenir, en plus de belles commissions pour les intermédiaires comme l'était le capitaine Mathieu, de nouvelles parts de marché en Chine pour l'Etat français et les sociétés qu'il promeut.
- Et Forgeard? fais-je.
- Le caractère aventureux et secret de ce genre d'affaires, déclare Froncy, légèrement agacé d'avoir à quitter les hautes sphères politiques où il avait emmené Anna pour s'occuper d'un petit criminel sans envergure, fait que les branches parallèles du commerce international, les mafias si vous préférez, sont très utiles pour servir d'intermédiaires. Le caractère très rémunérateur de ces échanges a naturellement attiré Forgeard.
- En quelque sorte, l'Etat, les industriels et la mafia se font concurrence pour vendre les secrets industriels à La Chine.
- Vous pouvez le voir comme cela, Valdes. Et de même, une certaine concurrence existe en Chine entre les services d'Etat, comme le 10e bureau, des individus du genre de Monsieur Li ou des responsables économiques régionaux. Quoique les frontières entre ces secteurs sont encore moins nettes là-bas qu'ici. Parfois ces concurrences alternent avec des collaborations très fructueuses. Ce qui fut le cas il y a plus de dix ans entre Li, lorsqu'il était en Chine, et Mathieu, qui n'était alors que lieutenant. Seulement, de telles collaborations doivent rester particulièrement secrètes. Quand je disais que Matthieu travaillait pour l'Etat français, il serait plus juste de dire qu'il travaillait pour certains responsables de l'Etat français. D'autres, y compris dans sa hiérarchie, étant au contraire très attachés à protéger les secrets industriels. Toujours l'opposition entre long et court terme, fait-il en se retournant vers Anna. Ce genre d'informations, comme la photo du Gongren Ribao les montrant tous les deux, risquait de dévoiler les vraies activités de Matthieu à sa hiérarchie. Pour votre père, le danger venait du 10e bureau: il ne voulait pas que ce dernier se mêle de trop près à ses activités. D'ailleurs, lui et Matthieu ont rapidement cessé tout contact, fait-il en revenant vers moi. Au point que le capitaine ignorait, jusqu'à ce qu'ils obtiennent, grâce à vous, des informations sur l'épicier Li, que celui-ci et Zhao Wu était une seule et même personne. Anciens collaborateurs, ils étaient devenus concurrents.
- Excusez-moi si je m'y perds un peu dans vos toiles d'araignées, mais vous ne vous égarez pas parfois vous-mêmes, dans ces lignes concurrentes où alliés et adversaires sont sans cesse interchangeables?
- L'échange est le coeur du commerce, monsieur Valdes, et les alliances se vendent comme le reste. Notre boussole est notre intérêt.
- Et le Nord qu'indique votre boussole, c'est Li?
- Pour l'instant, oui. Quand, il y a de cela près de dix ans, Li a appris que son ancienne amante française avait épousé un industriel lié aux recherches sur les supraconducteurs, il a tout de suite compris les avantages qu'il pourrait en tirer, et est venu en France avec sa fille, Anna. Mais Li est un homme prudent, qui n'aime pas dépendre d'une seule personne, et il a donc pris aussi contact avec Forgeard. Dans les affaires, il faut toujours faire jouer la concurrence, conclut-il en souriant à l'adresse d'Anna.
- Le désir de Louis de m'épouser, fait Anna, cela faisait aussi partie de ces ... échanges commerciaux?
- En quelque sorte, oui, fait Froncy avec un sourire des plus aimables et un regard enveloppant vers Anna, qui ne semble pas insensible à l'intelligence et l'habileté sous laquelle il se dépeint. Forgeard savait que Li était en contact avec moi. Et contrairement à ce qu'il vous a dit, il semble qu'il ait rapidement découvert qui était votre mère. Quand il s'est rendu compte qu'il allait être mis à l'écart par Li, qui n'avait plus aucune confiance en lui, il a cru que s'il se mariait avec celle qui était à la fois la fille de Li et ma belle-fille, il pourrait se maintenir dans la partie. Votre disparition a anéanti ses espoirs.
La question que je voulais poser depuis que j'ai compris que Froncy était l'homme à la Porsche, mais que je retenais jusqu'alors, soucieux d'avoir autant d'informations que possible, me brûle subitement les lèvres
- Et Lhermand? fais-je enfin. Pourquoi l'avez-vous tué?
Froncy se fige. Il avait cru que je ne connaissais que son implication dans le trafic, sa complicité avec Li. A voir son visage se décomposer quand je lui pose cette question, il est évident qu'il croyait que personne ne pouvait deviner son rôle dans la mort de Lhermand. Anna me regarde, stupéfaite. Claire, qui s'était rassise et avait suivi distraitement notre conversation, prise qu'elle était dans ses propres pensées, se relève brutalement.
(à
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