En pièces détachées

Samedi 30 août 2008 6 30 /08 /Août /2008 07:47

En pièces détachées - Roman policier

 

Chapitre I : Vertiges

Chapitre II : Le Prisciani's bar

Chapitre III : Sang et eau

Chapitre IV : Chutes

Chapitre V : L'appartement

Chapitre VI : La dispute

Chapitre VII : Une nouvelle vie

Chapitre VIII :Un suspect récalcitrant

Chapitre IX: Présentations

Chapitre X: Li Shang

Chapitre XI : L'impasse

Chapitre XII: L'équipe du capitaine Mathieu

Chapitre XIII: Le commissaire Lhermand

Chapitre XIV: Louis Forgeard

Chapitre XV: Un instant d'Eden

Chapitre XVI: Aveux

Chapitre XVII: Le chaos

Chapitre XVIII: Le temps des châtiments

Chapitre XIX: Le réveil

Chapitre XX:Destinées

Chapitre XXI: Secrets

Chapitre XXII: Dénouements

 

Photos

 

Par charp - Publié dans : En pièces détachées
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Vendredi 29 août 2008 5 29 /08 /Août /2008 21:47

Sommaire


- Non, Monsieur Valdes. Pas du miracle, mais de la science de démêler les noeuds. Anna est vivante, et l'on ne peut vous impliquer dans la mort de Lei, comme on l'a fait pour la sienne. Rudolph Marklay était déjà reconnu comme le coupable. La justice s'en contentera. Seules les manoeuvres du commissaire Legrand vous impliquaient dans cette affaire. Or, les enquêtes internes de la police française ont révélés les agissements peu scrupuleux de cet homme. Révélations gênantes qui pousse la police à clore au plus vite l'enquête sur sa mort et qui a encouragé le policier ayant tiré sur lui par mégarde à reconnaître ce que l'expertise balistique indiquait. Son chef étant devenu un criminel, il s'en faisait presque gloire. Quant au capitaine Matthieu et au lieutenant Mercier, sur foi du témoignage du capitaine Hansart, ils ont été déclaré morts en service, abattus par Maxell et ses lieutenants, Corto et Johnson. Ils seront enterrés avec tous les honneurs.

- Le capitaine Hansart? C'est lui qui a succédé à Matthieu?

- Il a été nommé ce matin même.

- Et il lui succède ... dans tous les domaines?

- En quelque sorte, oui, mais avec plus de mesure. Il a compris que nous avions plus intérêt à collaborer qu'à nous affronter, ajoute-t-il en jetant un regard vers Froncy qui blémit.

- Il reste Jérôme.

- Ce garçon de café qui travaillait pour Maxell? Il n'est pas mort. Il est sorti du coma, et vous a mis hors de cause.Vous voyez, les eaux se sont calmées d'elles-mêmes, monsieur Valdes. La surface d'un lac n'offre aucune résistance aux coups, mais elle n'en garde aucune trace. Sans doute la police aurait-elle encore certaines choses à vous reprocher, mais elle va l'oublier. Tout le monde veut tourner la page.

- Même pour la mort du commissaire Lhermand?

- Cela aurait pu être effectivement beaucoup plus difficile. Heureusement, des témoins ont vu sur les lieux du crime, quelques instants après sa mort, des individus que l'on a depuis identifiés comme étant Maxell et ses hommes. Coupables d'autant plus évidents qu'ils ne peuvent plus se défendre. Je sais que votre silence sur ce fait est le plus difficile à tenir, Monsieur Valdes. Mais la mémoire que votre ami laisse dans le souvenir des siens est tout ce qui le garde encore vivant. La vérité lui serait fatale.

- Disons que je préfère pour l’instant donner la priorité aux vivants. Et à ce propos, comme je suis toujours soucieux de la satisfaction du client, j'accorde une certaine attention à l'après-vente. Que comptez-vous faire de Claire et Anna, maintenant que je vous les ai, en quelque sorte, livrées?

- Tout se dénoue, monsieur Valdes. Les raisons que j'avais à les retrouver se sont presque toutes évanouies. Il reste juste la photo du Gongren Ribao, commence-t-il en regardant sa fille pour la première fois depuis qu'il est entré.

- Vous vous êtes donné ce mal pour rien, père, lui lance Anna avec un sourire ironique. Jusquà ce que M. Froncy en parle, j'ignorais qui était l'autre homme de cette photo.

- Mais vous m'aviez dit que.. commence Froncy en direction en Li.

- Silence, Monsieur Froncy. Il y a déjà eu trop de paroles sur cette affaire. Et bien, Anna?

- La voici, fait Anna en décollant la coupure de presse et en la lui donnant. Je suis trop heureuse de me débarrasser de l'unique photo que j'avais de vous, père.

Li, le visage tendu, semble sur le point de se lever.

- Comment avez-vous su qu'elle avait découvert cet article, Li?

Un temps. Anna soutient le regard de son père. Il finit par se retourner vers moi, avec un léger sourire indiquant qu'il a compris la raison réelle de mon intervention.

- Anna l'avait montré à Forgeard, et celui-ci, sans connaître le capitaine Matthieu, avait néanmoins deviné que je ne souhaitais pas que cette photo circule. Il avait obtenu mon consentement à son mariage avec Anna, en échange de la récupération du journal.

- Je vois. Mais vous n'aviez pas l'intention de céder au chantage, n'est-ce pas? Sachant désormais que c'était Forgeard qui cachait Anna, vous avez pu facilement découvrir son adresse. Et vous avez envoyé Lei pour la récupérer. N'ayant pas de nouvelles, vous êtes venu vous-même attendre, le lendemain matin, à la terrasse de l'Atmo O. Où vous avez vu arriver Forgeard, qui venait récupérer le journal.

- Très bien raisonné, Monsieur Valdes. Mais si je tenais tant à retrouver ma fille et sa mère, c'est aussi que je craignais que Forgeard cherchent encore à s'en servir contre moi. Forgeard est mort. C'est un autre noeud qui s'est défait. D'ici deux jours, je repars en Chine. Toute cette agitation a rendu ma présence ici plus difficile. D'autre part, je ne doute pas d'être appelé là-bas à de plus hautes fonctions, ma mission étant assurée de se terminer au mieux: les erreurs qu'il a commises rendront Monsieur Froncy très compréhensif envers nos exigences. Dans cette nouvelle situation, mon ancienne compagne occidentale et sa fille seraient plus encombrantes qu'utiles.

Il se lève.

- Je vous les laisse donc, Monsieur Valdes.

- Que voulez-vous dire, "Vous les lui laissez"? s'écrie Froncy.

- Cela veut dire que nous partons à l'instant, monsieur Froncy. Nous avons un rendez-vous aujourd'hui même avec le capitaine Hansart, pour régler certains détails techniques. Venez, ajoute-t-il en partant vers la porte.

Froncy hésite. il regarde Claire.

- Adieu, Jacques, lui dit-elle sans exprimer aucune émotion.

Un instant interdit, Froncy regarde autour de lui. Li l'attend sur le seuil. Il sort d'un pas furieux.

- Encore une dernière question, Li, fais-je alors que celui-ci s'apprêtait à le suivre. Pourquoi Forgeard et Legrand ont-il réalisé toute cette mise en scène pour me coller le meurtre d'Anna sur le dos?

- Forgeard? Il n'y est pour rien. Quant à Legrand, il a réagi comme on s'attendait à ce qu'il réagisse, en découvrant le corps et la mort de Marklay.

- "On", Monsieur Li? Qui est ce "on"?

Li me répond d'un regard.

- Adieu, Monsieur Valdes. J'ai été honoré de travailler avec vous.

Un long silence succède à son départ. Hélène et le majordome sont sortis derrière Li et Froncy. Il ne reste que nous trois. Je regarde Claire, abasourdi. sans comprendre. Elle a baissé la tête.

Elle finit par la lever. Ses yeux sont humides. Sa voix, si ferme jusqu'alors, est devenue tremblante:

- J'ai eu peur, Roland. Peur qu'il nous retrouve. Qu'il m'enlève ou me tue Annabelle, que je venais enfin de retrouver, après tant d'années. Je savais qu'il finirait par découvrir où je me cachais. J'étais comme une fugitive, prête à jeter n'importe quoi derrière elle pour ralentir l'avance de ses poursuivants. J'ai jeté le corps de Lei, j'ai jeté Marklay. Je t'ai jeté, toi, sans penser aux conséquences. Je ne voulais pas qu'il me reprenne ma fille.

 

 

 

On entend des portes qui claquent, des voitures qui démarrent. Tout est fini. Les rideaux sont à demi fermés dans l'avenue des Bauriers...

Je vide mon verre d'une traite et le dépose en passant sur la table basse.

Dehors, au pied du grand escalier, Hélène m'attend, debout, appuyée sur la Porsche noire.

- Je vous ramène, Valdes?

Sans rien dire, je monte dans la voiture qui démarre aussitôt. Elle s'arrête un instant, tandis que s'ouvre le portail automatique. Dans le rétroviseur, j'aperçois Anna, à la fenêtre, qui me regarde partir.

 

 

 

 

 

 

FIN

 

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Par charp - Publié dans : En pièces détachées - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 27 août 2008 3 27 /08 /Août /2008 07:12

Sommaire

Chapitre XXII

 

Dénouements

 

Pendant quelques minutes, le seul bruit que l'on entend dans la pièce est le whisky que se verse nerveusement Froncy, qui semble avoir toutes les peines à se trouver une contenance. Il devrait être de nous tous celui qui a le moins à craindre de Li, mais c'est lui qui tremble.

Anna, debout derrière un fauteuil, bras croisés, mains crispées, a peur elle aussi, de retrouver celui qui est plus un bourreau qu'un père, mais cette peur se noie dans la haine qui habite à présent son regard.

Claire est seule à être assise. Apparemment calme, le front orgueilleux, mais le regard lointain. A quoi pense-t-elle? A cet amant ancien qu'elle va revoir, au sort qu'il lui réserve? Ou à Froncy, dont elle vient d'apprendre qu'il l'a trompée, bien plus qu'elle ne l'a fait? A sa vie, qui va se jouer dans les minutes à venir? A sa fille Annabelle, qu'elle a retrouvée après tant d'années et que, peut-être, on vient lui reprendre? A ce destin obstiné qui sans cesse l'attire vers les profondeurs?

Soudain, la porte s'ouvre. Froncy sursaute, Anna se tend, Claire se lève lentement. C'est le majordome qui entre, se place droit comme un i à côté de la porte et annonce:

- Monsieur Zhao Wu!

Li entre lentement, seul, et jette un regard froid vers le majordome. Puis il regarde Froncy et dit, sur un ton de reproche:

- Je n'ai jamais compris pourquoi vous, occidentaux, exigez de vos serviteurs une pose qui exprime plus l'insolence que la soumission.

Froncy essaie de rire, mais ne produit qu'une sorte de petit cri nerveux.

- Bonjour Monsieur Valdes. Heureux de voir que vous allez bien. Vous avez été blessé lors de ces regrettables incidents, je crois?

- Par votre sympathique acolyte, Liang, qui aurait bien achevé le travail, s'il n'avait dû d'urgence procéder au rangement d'une étagère, fais-je.

Li pousse un soupir.

- J'ignorais que vous seriez dans l'entrepôt et je n'avais donné aucun ordre à votre égard. Liang, dont la fidélité et l'efficacité vont me manquer, n'a jamais été doué d'un très grand discernement.

Il s'assied dans le canapé, à la place que j'occupais, sans jeter un regard vers Anna ni Claire.

- Voulez-vous boire quelque chose, Monsieur Zhao? fait Claire, d'un ton sec, avec une légère ironie dans le regard.

Li lève les yeux vers elle, un regard terrible qui s'adoucit soudainement.

- Un whisky, lâche-t-il.

Aussitôt, Hélène s'approche et lui sert son verre. Il la regarde, avec une attention soutenue et méfiante. Puis, se retournant vers moi:

- Je suppose, Monsieur Valdes que, Monsieur Froncy vous a tout expliqué? J'ai remarqué chez lui un besoin de briller, qui va à l'encontre de la plus élémentaire prudence. L'homme intelligent sait et ne parle pas. L'homme vaniteux parle et ne sait pas.

- Il m'a presque tout dit, oui, fais-je en m'asseyant à mon tour dans le fauteuil qu'occupait Anna et en me servant un verre.

- Aucune importance, s'exclame Froncy en s'approchant de Li. Monsieur Valdes ne sera de toute manière bientôt plus en état de répéter ce qu'il a entendu, continue-t-il à mon adresse avec un sourire ironique, mais une voix tremblante.

- Monsieur Froncy, vous manquez d'imagination et d'équilibre, fait Li. La mort du commissaire Lhermand ne vous a pas suffi? Je vous avoue que cela m'a fort déplu d'apprendre que vous vous en soyez pris à un policier, et un policier de cette importance. Cela risque de compliquer nos affaires.

- Mais...

- Voyez-vous, le meurtre est une chose grave qui doit s'appliquer avec art et mesure.

- La dimension artistique et le sens de la mesure dans la petite sauterie de l'entrepôt m'avaient un peu échappé, dis-je en m'enfonçant dans le fauteuil.

- Situation différente, monsieur Valdes, me répond sèchement Li. On ne peut éteindre l'incendie qu'avec un souffle puissant. Un souffle hésitant l'attise. Nous étions entre combattants, et la guerre se gagne par surprise. L'incendie éteint, toutes choses reprennent leur cours, et l'homme intelligent triomphe bien plus souvent en s'abstenant d'agir qu'en cherchant la gloire. Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces.

- Ou tout au plus la fumée d'un cigare...

Il me regarde étonné, et légèrement amusé.

- Raison de plus pour effacer ce Valdes, Li, fait Froncy. Ne comprenez-vous pas qu'une fois sorti d'ici, il ira aussitôt nous dénoncer, par vengeance ou pour sauver sa peau? Il me semble que c'est vous qui manquez de prudence!

- Vous faites erreur, Monsieur Froncy. Vous cherchez la force en allant vers les sommets. Je la trouve en suivant les vallées. Je sais que monsieur Valdes est un homme intelligent. Il sait que la vraie puissance gît dans la quiétude, et n'aspire qu'à la retrouver.

- Peut-être, fais-je, mais quelque chose risque de m'en empêcher.

- Quoi donc, Monsieur Valdes?

- Je suis recherché pour quatre ou cinq meurtres par toutes les polices du pays. Je doute qu'elle aient l'amabilité de respecter ma quiétude.

- Quatre ou cinq meurtres, dites-vous, Monsieur Valdes?

- Votre fille, le commissaire Legrand, le capitaine Matthieu et Jérôme, le serveur du Prisciani. Et je ne serais pas surpris que l'on m'ait mis la mort du lieutenant Mercier sur le dos.

- Monsieur Valdes, je vous ai engagé pour une mission: retrouver l'assassin de ma fille...

- Sans me dire que celle que je croyais votre fille est justement celle que vous appelez l'assassin.

- Li t'a engagé? fait Claire, qui s'était pendant ce temps rapprochée d'Anna. C'est une plaisanterie?

- Non, Claire. Monsieur Li paie bien. Et je croyais nos buts assez proches. Moi aussi, je voulais retrouver l'assassin d'Anna!

Entre Claire et moi s'échangent des regards mêlés de reproches et de regrets. Elle reste immobile, la tête haute, mais je sens dans ses yeux sa résistance qui flanche. Je me retourne vers Li:

- De toutes manières, je n'ai pas rempli mon contrat. C'est ton mari qui a amené Li ici, fais-je en regardant Froncy qui s'est reculé vers la fenêtre.

- Sans vous, je n'aurais pas connu la présence de Maxell, Monsieur Valdes, intervient Li, et je n'aurais pas suivi Monsieur Froncy. Vous avez fait ce que vous pouviez, sans me trahir ni vous mettre sur ma route. Et vous m'avez beaucoup aidé, même si c'est parfois involontairement. Je tiens donc à respecter ma parole. Je n'ai naturellement pas une telle somme sur moi, mais mon secrétaire la déposera dès demain à votre bureau.

- Mon bureau?

- Votre appartement est aussi le bureau de votre agence de détective, me semble-t-il?

- C'est surtout devenu un ticket d'entrée gratuit pour la prison à perpétuité.

- Votre rétribution comportait une autre partie..

- Je sais, oui, mon innocence. Malheureusement, je crois qu'elle est devenue hors de prix et relève plus du miracle que du commerce.

(à suivre)

Par charp - Publié dans : En pièces détachées - Communauté : SOIF DE LIRE...
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Lundi 25 août 2008 1 25 /08 /Août /2008 23:11

Sommaire

- Que dis-tu? Lhermand a été tué? Par Jacques?

Je ne sais pas ce qui bouleverse le plus Claire: que j'ai perdu mon meilleur ami, ou que l'homme qui l'avait, croyait-elle, sortie du milieu des malfrats n'était lui-même qu'un vulgaire assassin?

Je suis au moins sûr que ce n'est pas la mort de Lhermand. Ces deux-là, qui s'étaient peu rencontrés, ne s'aimaient guère. Lhermand était convaincu que Claire était seule responsable de ma démission forcée, et donc de notre collaboration professionnelle, qu'il voyait comme un âge d'or disparu. Quant à Claire, elle considérait, non sans raison, que c'était Lhermand qui m'avait interdit de la revoir avant la fin de l'enquête sur la mort de Luciano, l'obligeant à chercher protection auprès d'un Jacques Froncy. En quelque sorte, chacun estimait que l'autre avait gâché sa vie.

- Vous vous trompez, Valdes, fait nerveusement Froncy. Vous racontez n'importe quoi! Où allez-vous chercher une pareille ineptie?

Je me rends compte que ma conviction repose sur des éléments fort légers, ou des témoins morts. Il ne me reste qu'à bluffer.

- Vous avez abattu Lhermand au "22 septembre", au moment même où Maxell et ses hommes arrivaient pour le rencontrer. L'un d'eux, qui a échappé à la tuerie de l'entrepôt, vous a vu vous engouffrer dans votre voiture, Froncy. Et il est prêt à en témoigner. D'autant que l'on a trouvé sur lui un papier où il était inscrit que Lhermand agissait en votre nom.

Le bluff a marché: Froncy ne répond rien. Il croise le regard , mélangé de colère et de mépris de Claire, et va s'écrouler dans un fauteuil.

- Pendant que vous nous baladiez dans les grande avenues du commerce international, j'ai cherché à comprendre ce qui a pu se passer. Je pense avoir saisi l'essentiel, mais il reste certaines questions. Quand je me suis échappé, après la mort de Legrand, Lhermand m'a dit qu'il m'avait cherché partout. J'imagine qu'il est aussi allé chez vous, espérant y trouver Claire. Là, il a sans doute découvert qu'elle avait disparu le jour même de la "mort" d'Anna. Convaincu qu'elle savait quelque chose, et sachant les hommes de Maxell dans le coup, il a contacté Maxell, par Jérôme. Pour lui proposer un échange. Mais je ne sais pas quel échange. Ni pourquoi, après l'avoir chargé d'agir en votre nom, vous avez décidé de l'abattre.

Froncy me regarde. Il a digéré le coup, et repris un peu de son arrogance. Il se lève et vient vers moi. Anna et Claire se sont assises toutes les deux dans le canapé, et se parlent discrètement

 

- Bravo, Valdes, vous n'avez commis aucune erreur. Il a en effet compris que Claire était mêlée à cette affaire, et ignorant que je l'étais aussi, m'a tout raconté. Je lui ai dit que j'étais prêt à tout pour retrouver ma femme, et donc à contacter les hommes de Maxell.

- Vous étiez plutôt prêt à tout pour contacter Maxell, y compris retrouver votre femme. Pour "faire jouer la concurrence".

- Je vois que le métier rentre, fait Froncy, avec un sourire un peu forcé. Que ce soit pour empêcher le transfert ou le faire à leur profit, les Américains étaient prêts à payer beaucoup. Lhermand craignait que les hommes de Maxell ne soient méfiants, et ne pensent qu'il agisse pour votre compte. J'ai donc rédigé le papier que vous évoquiez. Mais le lendemain, il m'a retéléphoné, alors que j'étais devant l'épicerie de Li.

- Pourquoi espionniez-vous Li?

- Je voulais savoir avec qui Li était en contact. Le rôle de Forgeard, je ne l'ai appris qu'hier, par Li lui-même. Quand je vous ai vu sortir avec cette fille, j'ai pensé que vous étiez des concurrents.

- Et vous nous avez suivis, dans l'intention d'éliminer la concurrence. Vous avez décidément le sens des affaires chevillé au corps.

- Nous en sommes tous là, Valdes. Le capitaine Mathieu faisait surveiller Forgeard pour les mêmes raisons, et par un groupe un peu en marge des services afin de ne pas alerter sa hiérarchie.

- Que disait Lhermand au téléphone?

- Qu'il avait désormais un moyen d'échange avec Maxell.

- Lequel?

- Il m'a juste dit qu'il avait obtenu durant la nuit des renseignements qui intéresseraient Maxell, et puis il a raccroché.

Cette fois, c'est à moi d'encaisser. Je tourne le dos à Froncy, à Claire, à Anna. Je marche lentement. J'aimerais ne pas y croire. Quand j'ai compris tout à l'heure que "F" était Froncy et non Forgeard, je me suis senti rassuré: Lhermand n'était pas un "pourri", comme j'avais commencé à le craindre après les révélations de Johnson. Mais je me rends compte à présent que j'aurais préféré cela. Lhermand s'apprêtait à raconter à Maxell tout ce que je lui avais révélé. Il allait lui livrer Nicole et son groupe. Je n'aurais pu imaginer que le rejet qu'il manifestait pour elle irait jusque là. Il ne lui avait pas pardonné son mépris, qui avait réveillé en lui toute l'amertume d'une vie. Et il allait l'échanger contre Claire. Avec ce que je lui avait dit, et ce qu'il savait, il devait avoir deviné que Froncy trempait dans cette affaire. Il allait lui livrer Claire comme il allait livrer Nicole et ses hommes à Maxell. Il réglait ses comptes. Sans pitié. Tandis que je pense cela, j'atteins la fenêtre du salon. Je repense à cette dernière soirée avec Lhermand, à cette amertume dans laquelle il étouffait.Je n'avais pas deviné jusqu'à quel point. Je regarde ce ciel d'hiver, si lourd, si opaque. Si amer et si orgueilleux. C'est à peine si j'entends Froncy qui continue.

- Je craignais qu'il n'ait découvert quelque chose à mon sujet. D'autre part, quelque chose avait changé depuis la veille: je n'avais plus besoin de lui. Jusqu'à sa venue chez moi, j'ignorais tout de cette affaire, et j'avais cru aux raisons données par Claire pour sa disparition. Ce n'était pas la première fois qu'elle partait ainsi, pour plusieurs semaines. Mais là, avec ce que m'avait appris Lhermand, tout changeait. Elle s'était cachée, elle avait fui. C'est seulement alors que je pensai à sa famille et que j'envoyai mon secrétaire à Chourcy pour faire des recherches. Dès le lendemain matin, il me téléphonait. Il venait d'apprendre que le père de Claire était mort depuis six mois. Je compris aussitôt que Claire et Maxell s'étaient réfugiés ici. Je pouvais donc contacter Maxell directement. J'ignorais que Forgeard m'avait devancé. Ce petit morveux m'aurait coupé l'herbe sous le pied, s'il ne s'était comporté comme un débutant et ne s'était laissé stupidement suivre par les hommes de Li en allant rencontrer Maxell. Encore un qui s'est cru plus malin qu'il ne l'était. C'est l'évocation de la bêtise de Forgeard qui vous fait sourire, Monsieur Valdes?

- Ce qui me fait sourire, c'est le rapport entre ce que vous venez de dire et ce que je vois là-bas, dis-je en regardant vers les grilles.

Froncy se précipite vers la fenêtre. Anna s'est brutalement levée. Claire n'a pas bougé.

- Li! s'écrie Froncy en voyant trois voitures s'arrêter devant le grand escalier. Mais comment a-t-il pu...

Sa phrase s'interrompt lorsqu'il croise mon regard.

(à suivre)

Par charp - Publié dans : En pièces détachées - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Samedi 23 août 2008 6 23 /08 /Août /2008 16:09

Sommaire

Chapitre XXI

 

Secrets

 

"Lhermand agit en mon nom. F." F comme Froncy...

- Vos affaires, Monsieur Froncy, concernent-elles les supraconducteurs? fais-je avec une colère mal contenue.

Claire me regarde, stupéfaite, ne comprenant rien à de telles questions, à un tel ton, tellement déplacés par rapport à ce qui s'est dit quelques instants auparavant. Froncy s'est figé. Il me regarde longuement, le temps sans doute d'évaluer l'intérêt de poursuivre ses mensonges. La sûreté de mon expression le convainc de quitter le rôle d'homme au grand coeur qu'il s'était construit avant d'entrer. Son ton s'est fait cassant, ses gestes crispés.

- Entre autres, monsieur Valdes. Ma société est indirectement associée à Conectus, le consortium européen pour l'utilisation de la supraconductivité. C'est bien cela que vous vouliez savoir?

- De quel côté êtes-vous, monsieur Froncy?

- Je suis un homme d'affaires, Monsieur Valdes. Je suis toujours du côté du plus offrant.

- Mais de quoi parlez-vous, intervient Claire?

- Cela veut dire, ma belle, dis-je sans quitter Froncy des yeux, que tu as épousé monsieur en espérant qu'il te sorte du milieu criminel, alors qu'il t'y mène en plein coeur. D'ailleurs, pour te rencontrer, ne devait-il pas le fréquenter, ce milieu? N'est-ce pas, Froncy?

- Vous exagérez, Valdes. Certes, à l'époque où je rencontrai Claire, j'étais comme beaucoup de mes amis, j'aimais jouer au voyou. Mais l'âge m'a ramené au sens des affaires.

- C'est-à-dire à continuer à jouer au voyou, mais en plus grand. Et vous vendez des secrets industriels à la Chine?

- Ce sont les aléas de la politique et des stratégies qui déterminent ce qui est un "secret" ou non. Ce n'est pas de mon ressort. Nous, nous fabriquons des produits, nous obtenons des brevets. Et nous les vendons. Légalement si possible, et sinon...

- Vous étiez en contact avec le capitaine Matthieu?

- Pas vraiment. Nos trajectoires étaient plutôt parallèles. Il jouait un peu le même rôle que moi, mais pour le compte de l'Etat français. Il était en contact avec le 10e bureau du Guoangbu, les services secrets chinois.

- L'Etat français vend ses propres secrets à la Chine?, fait Anna.

- La collaboration scientifique entre la Chine et la France est très importante, mademoiselle, répond Froncy en se tournant vers elle. La Chine a besoin de développer rapidement les techniques de pointe pour soutenir sa forte croissance. La France est l'un des pays les plus avancés en ce domaine. Mais elle n'a pas les mêmes moyens de persuasion, la même puissance économique et militaire que les États-Unis. Elle doit donc se montrer plus conciliante en matière de transferts de connaissance. Même si officiellement, certaines recherches, telles celles que mène, en collaboration avec le CNRS, mon entreprise, en sont exclues, car leurs conséquences militaires et économiques sont considérables. Notez que cela sert moins à tromper certains alliés, qui se doute d'autant plus de ces transferts qu'ils les pratiquent parfois eux-mêmes, que des entreprises françaises qui pourraient souffrir de la concurrence chinoise.

- Mais justement, votre entreprise serait une des premières victimes de cette concurrence! s'exclame Anna, apparemment intéressée par ce cours improvisé d'économie.

- A long terme, oui, répond Froncy. Mais les actionnaires sont toujours pressés d'avoir des résultats rapides. Nous vivons de plus en plus dans le court terme financier, et de moins en moins dans le long terme industriel. Ce trafic de brevets est très avantageux pour des hommes d'affaires comme moi, et permettent d'obtenir, en plus de belles commissions pour les intermédiaires comme l'était le capitaine Mathieu, de nouvelles parts de marché en Chine pour l'Etat français et les sociétés qu'il promeut.

- Et Forgeard? fais-je.

- Le caractère aventureux et secret de ce genre d'affaires, déclare Froncy, légèrement agacé d'avoir à quitter les hautes sphères politiques où il avait emmené Anna pour s'occuper d'un petit criminel sans envergure, fait que les branches parallèles du commerce international, les mafias si vous préférez, sont très utiles pour servir d'intermédiaires. Le caractère très rémunérateur de ces échanges a naturellement attiré Forgeard.

- En quelque sorte, l'Etat, les industriels et la mafia se font concurrence pour vendre les secrets industriels à La Chine.

- Vous pouvez le voir comme cela, Valdes. Et de même, une certaine concurrence existe en Chine entre les services d'Etat, comme le 10e bureau, des individus du genre de Monsieur Li ou des responsables économiques régionaux. Quoique les frontières entre ces secteurs sont encore moins nettes là-bas qu'ici. Parfois ces concurrences alternent avec des collaborations très fructueuses. Ce qui fut le cas il y a plus de dix ans entre Li, lorsqu'il était en Chine, et Mathieu, qui n'était alors que lieutenant. Seulement, de telles collaborations doivent rester particulièrement secrètes. Quand je disais que Matthieu travaillait pour l'Etat français, il serait plus juste de dire qu'il travaillait pour certains responsables de l'Etat français. D'autres, y compris dans sa hiérarchie, étant au contraire très attachés à protéger les secrets industriels. Toujours l'opposition entre long et court terme, fait-il en se retournant vers Anna. Ce genre d'informations, comme la photo du Gongren Ribao les montrant tous les deux, risquait de dévoiler les vraies activités de Matthieu à sa hiérarchie. Pour votre père, le danger venait du 10e bureau: il ne voulait pas que ce dernier se mêle de trop près à ses activités. D'ailleurs, lui et Matthieu ont rapidement cessé tout contact, fait-il en revenant vers moi. Au point que le capitaine ignorait, jusqu'à ce qu'ils obtiennent, grâce à vous, des informations sur l'épicier Li, que celui-ci et Zhao Wu était une seule et même personne. Anciens collaborateurs, ils étaient devenus concurrents.

- Excusez-moi si je m'y perds un peu dans vos toiles d'araignées, mais vous ne vous égarez pas parfois vous-mêmes, dans ces lignes concurrentes où alliés et adversaires sont sans cesse interchangeables?

- L'échange est le coeur du commerce, monsieur Valdes, et les alliances se vendent comme le reste. Notre boussole est notre intérêt.

- Et le Nord qu'indique votre boussole, c'est Li?

- Pour l'instant, oui. Quand, il y a de cela près de dix ans, Li a appris que son ancienne amante française avait épousé un industriel lié aux recherches sur les supraconducteurs, il a tout de suite compris les avantages qu'il pourrait en tirer, et est venu en France avec sa fille, Anna. Mais Li est un homme prudent, qui n'aime pas dépendre d'une seule personne, et il a donc pris aussi contact avec Forgeard. Dans les affaires, il faut toujours faire jouer la concurrence, conclut-il en souriant à l'adresse d'Anna.

- Le désir de Louis de m'épouser, fait Anna, cela faisait aussi partie de ces ... échanges commerciaux?

- En quelque sorte, oui, fait Froncy avec un sourire des plus aimables et un regard enveloppant vers Anna, qui ne semble pas insensible à l'intelligence et l'habileté sous laquelle il se dépeint. Forgeard savait que Li était en contact avec moi. Et contrairement à ce qu'il vous a dit, il semble qu'il ait rapidement découvert qui était votre mère. Quand il s'est rendu compte qu'il allait être mis à l'écart par Li, qui n'avait plus aucune confiance en lui, il a cru que s'il se mariait avec celle qui était à la fois la fille de Li et ma belle-fille, il pourrait se maintenir dans la partie. Votre disparition a anéanti ses espoirs.

La question que je voulais poser depuis que j'ai compris que Froncy était l'homme à la Porsche, mais que je retenais jusqu'alors, soucieux d'avoir autant d'informations que possible, me brûle subitement les lèvres

- Et Lhermand? fais-je enfin. Pourquoi l'avez-vous tué?

Froncy se fige. Il avait cru que je ne connaissais que son implication dans le trafic, sa complicité avec Li. A voir son visage se décomposer quand je lui pose cette question, il est évident qu'il croyait que personne ne pouvait deviner son rôle dans la mort de Lhermand. Anna me regarde, stupéfaite. Claire, qui s'était rassise et avait suivi distraitement notre conversation, prise qu'elle était dans ses propres pensées, se relève brutalement.

(à suivre)

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Jeudi 21 août 2008 4 21 /08 /Août /2008 10:07

Sommaire

- Toi? Mais comment...

- Je vais t'expliquer. Trois semaines auparavant, un Chinois, que j'avais contacté à mon retour des États-Unis, lorsque je cherchais Annabelle, est venu m'annoncer que Li était de retour en France, avec une jeune fille aux traits occidentaux. Je ne savais que faire. Je n'avais jamais parlé d'elle à toi ni à mon mari. Cet espoir était peut-être vain, je voulais pas inutilement avouer ce qui pouvait tout changer entre nous. Mais seule, je ne pouvais rien faire. Je décidai de contacter Maxell, par l'intermédiaire de Jérôme. Il m'envoya Corto et Johnson, qui découvrirent rapidement la fuite d'Annabelle. Nous la cherchâmes en vain, jusqu'à ce qu'un soir, Jérôme m'appelle: il y avait, parmi ses clients, une jeune fille qui correspondait à la description d'Annabelle, faite par diverses personnes contactées durant nos recherches.

- Et il t'a dit que le fils Forgeard était avec elle?

- Non, Jérôme n'a pu le reconnaître, ne l'ayant jamais vu. Rappelle-toi que Forgeard méprisait son fils et ne voulait jamais s'embarrasser de lui dans ses affaires. Malheureusement, ce soir-là, je ne pouvais rien faire. Jacques venait de revenir à l'improviste, pour une soirée, entre deux voyages, comme tu le sais. Je demandai donc à Jérôme de prendre soin d'Annabelle. Le lendemain, j'appelai Corto et Johnson à l'aube, dès le départ de Jacques, et je leur ai demandé d'aller la chercher immédiatement, et de me l'amener.

- Et tu savais que c'était à moi que Jérôme avait confié le soin de ramener Anna?

- Non. Tu n'étais pas encore au Prisciani, quand Jérôme m'a téléphoné. Je ne l'ai appris que le lendemain, en fin de matinée, quand je suis venue voir Jérôme, pour savoir ce qu'il comptait faire du corps de Lei.

- C'était donc, toi, sa mystérieuse visiteuse?

- Oui.

- Pourquoi t'es-tu cachée?

- Tu ne savais rien de ma fille ni de Maxell. Je comptais te contacter quelques jours plus tard. Mais tu as brusquement déménagé, sans laisser d'adresse, ajoute Claire avec un ton amer. Et je ne pouvais imaginer que tu t'installerais dans l'appartement d'Annabelle. Je ne l'ai su que trois semaines plus tard. Mais je n'ai pas cherché te contacter. J'étais furieuse de cet abandon, qui tombait si mal.

- Pouvais-je le deviner? J'étais las de nos chassés-croisés, Claire. Ainsi, tu t'es réfugiée ici? Mais ton mari connaissait cet endroit. Tu m'as dit qu'il t'avait connue dans ton adolescence

- Oui. Mais il connaissait aussi mes sentiments inchangés envers mon père. Celui-ci est mort il y a six mois, alors que mon mari était en voyage. J'ai donc pu régler les affaires de l'héritage discrètement.

- Il ne sait pas que tu es ici?

- Non. Je suis partie avec Annabelle, en lui laissant un mot, lui expliquant que je devais refaire le point sur ma vie, sur notre couple, que je partais quelques temps chez une amie, et que je lui ferais signe. Il va bien falloir à présent que je lui raconte tout.

- Inutile, ma chérie J'ai tout entendu, fait une voix derrière moi.

Je me retourne et découvre sur le seuil un homme d'un cinquantaine d'années, grand et mince, le front dégarni, l'allure élégante, presque précieuse. C'est la première fois que je vois, hormis certaines photos, le mari de Claire.

- Jacques? Mais comment as-tu...

- Je t'ai d'abord attendu, Claire, fait Froncy, en avançant vers elle, sur un ton égal. Depuis des semaines. Puis j'ai perdu patience, et je t'ai cherché. Lorsque j'ai appris que ton père était mort, je me suis douté que tu étais venue te réfugier ici.

Puis, se tournant vers moi:

- Monsieur Valdes, étant donné ce que j'ai entendu, j'aurais de très bonnes raisons de vous en vouloir. Mais, après tout ce qui s'est passé ces derniers temps, il serait mesquin de ma part de m'attarder sur cela. Après tout, j'ai trop longtemps mis les affaires avant mon couple, j'ai donc ma part de responsabilité. Quant à vous, Annabelle, ajoute-t-il en se tournant vers la jeune fille, si votre mère veut bien encore rester auprès de moi, je serais heureux de voir en vous ma fille.

- Merci, Jacques, fait Claire en se levant. Je sais que j'aurais dû te prévenir, te faire confiance mais...

- Je comprends, Claire. Ce n'était pas facile. Mais tu sais à présent que tu peux compter sur moi. La décision te revient. S'il faut que je m'efface, ajoute-t-il en regardant de mon côté, je m'effacerai...

- Je... ne sais pas, Jacques, répond Claire. Ta générosité me touche, je l'avoue, mais..

- Tu ne m'as jamais vraiment aimé, je le sais. Et ce n'est toujours pas ce que je te demande. Je souhaite seulement que tu restes à mes côtés.

Nous regardons Claire, qui reste un long moment silencieuse, me regarde, et s'approche de son mari.

- Je suis désolée, Jacques, mais...

Elle est interrompue par l'entrée du domestique, Sylvain, qui remet une malette noire à Jacques Froncy.

- Voilà, Monsieur. Et j'ai rentré la Porsche au garage, ajoute-t-il fièrement.

Un frisson me parcourt le dos. Bien sûr, Froncy n'est pas le seul en France à avoir une Porsche, mais ...

- Une Porsche noire aux vitres fumées?

- Euh oui, monsieur, me répond Sylvain, avant de jeter un regard interrogateur vers Froncy.

(à suivre)

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Mardi 19 août 2008 2 19 /08 /Août /2008 13:06
Et comme je m'y attends, je découvre, devant une usine où se rassemblent différents officiels, deux hommes qui discutent, ignorant qu'ils sont photographiés: Li et un homme assez jeune, dans lequel je reconnais non sans mal le capitaine Mathieu. Je m'y attendais, mais cette confirmation est une déception. Car cette photo, loin de rien éclairer, ajoute aux énigmes de cette affaire. Mais Anna ne pourra m'aider sur ce point.

- Comment t'es-tu enfui de chez Li?

Reprenant, avec une tristesse à peine perceptible, l'album que je lui tends, Anna se rassied, et continue:

- Il y a environ quatre mois, mon père me présente à un jeune homme, toujours pour servir ses intérêts. Ce jeune homme, c'est Louis Forgeard. Son allure, sa jeunesse me changeait des hommes vieux et grossiers auxquels jusqu'alors me présentait mon père, tout en m'interdisant de céder à leurs avances. Je fus, sinon séduite, au moins allégée, rafraîchie. Louis avait quelque chose de touchant. Son père venait de mourir, lui laissant la conduite de ses affaires. Son rôle de caïd lui allait comme une chemise trop grande. Il changea le jeune homme insouciant et audacieux, drôle parfois, qu'il savait être en un personnage plein de morgue, maladroit et artificiel. Je l'ai aimé, au début. Puis ce ne fut plus qu'une amitié tendre. Je me racontai à lui, lui révélai mes envies de fuite, mon désir de retrouver cet homme de la photo et, par lui, peut-être, ma mère. Il faisait semblant de m'écouter mais se gardait bien de s'opposer à mon père. Pourtant, quelques temps plus tard, il me proposa de partir. Il avait trouvé un appartement pour moi, et s'offrait même à m'aider à chercher ma mère. Je n'en revenais pas. Je lui disais qu'il n'avait rien à attendre de moi, que je n'étais plus amoureuse, mais cela ne paraissait pas le gêner. Je m'enfuis avec lui et me cachai dans l'appartement que vous connaissez. Louis prétendit faire des recherches, mais cela ne donna aucun résultat. Un jour, il me téléphona. Il avait "plaidé ma cause" après de mon père, m'annonçait-il. Je ne lui avais jamais rien demandé de tel. Il ajoutait que celui-ci serait prêt à me pardonner, et à me donner le nom de ma mère, si j'épousais Louis. J'avais le sentiment d'avoir été trahie. J'exigeai de le voir le soir même, au Prisciani, tout près de chez moi. Ce qu'il présentait comme un acte chevaleresque pour me venir en aide, n'était qu'un vulgaire chantage: il me donnait le nom de ma mère si j'acceptais le mariage.

- C'était donc toi qui refusa le mariage ce soir-là?

Je repensais aux hypothèses de Jérôme, que j'avais prises pour argent comptant, sur la jeune fille séduite à qui on a promis le mariage...

- Et que s'est-il passé avec Lei?

- Comme je vous l'ai dit, elle ma réveillée et sortie du lit en me tirant par les cheveux, en m'insultant, en me frappant. Je me mis à me débattre. Je la frappais à l'aveugle, elle me griffait, me tordait le bras. Finalement, elle parvint à me renverser sur le lit, à me bloquer, et pris de rage, elle voulut m'étrangler. Si ma main à cet instant n'avait saisi un gros morceau de verre qui traînait dans le lit, je serais morte. Je la frappai sans viser. Elle me lâcha, et s'écroula sur le sol, le morceau de verre en travers de la gorge.

- Un morceau de verre dans le lit?

- Oui. Étrange, n'est-ce pas? fait Anna en souriant. Il provenait du petit miroir que je posais toujours sur ma table de nuit. Cette nuit-là, nous étions tellement, enfin...- elle jette un regard vers sa mère- vous vous souvenez?

- Peut-être, fais-je, tandis qu'un frisson me parcourt le dos. Je ne sais plus très bien.

- Pourtant, fait Claire, en me regardant, avec un large sourire et les yeux brillants, d'après ce que m'en a dit Anna, c'était mémorable.

- A vrai dire, reprend Anna, moi non plus je me rappelle pas très bien. Nous étions tellement ivres. Je n'ai même pas senti la blessure.

- La blessure?

- Oui. C'est seulement quand je me suis habillée que j'ai remarqué que j'avais une solide coupure au bas du dos. Je suppose que j'avais dû m'enfoncer le morceau de verre lors d'un mouvement brusque.

-Oui, fait Claire d'un air faussement détaché, je t'imagine bien te cabrant brutalement sous l'effet du plaisir, le drap qui se tend, ramenant le verre sous toi au moment où tu retombes, étourdie par la jouissance.

- Maman! fait Anna sur un faux ton réprobateur que contredit un large sourire, tandis que je m'enfonce dans les plis les plus obscurs de ma mémoire, incapable désormais d'y distinguer les fruits de la mémoire et du délire.

- Il y a une chose que je ne comprends pas, fais-je, voulant sortir au plus vite de ces pensées. Cette bagarre a duré un certain temps, apparemment. Pourquoi Corto et Johnson ne sont-ils pas intervenus?

- Je n'avais guère eu l'occasion de leur ouvrir!

- Ils n'ont pas forcé la porte?

- Non. Ils devaient s'attendre à ce que je sois seule. Ils n'ont su que faire en entendant les cris et les bruits de bagarre, qui ont commencé à l'instant où ils arrivaient. Ce n'est que lorsque le silence est revenu et qu'il durait, qu'ils se sont décidés à sonner.

- Et tu leur as ouvert? Tu les connaissais donc?

- Non. Je ne leur ai pas ouvert tout de suite. J'étais paniquée, immobile, devant le cadavre de Lei, ses yeux exorbités, le sang qui se répandait sur le sol. Je ne me suis décidée à leur ouvrir que parce qu'ils disaient venir de la part de ma mère, et surtout parce qu'ils m'appelaient "Annabelle". Je savais que c'était mon prénom de baptême, mais personne, et surtout pas mon père, ne m'avait jamais appelé ainsi. Ils rentrèrent, découvrirent le cadavre, appelèrent aussitôt Jérôme qui leur conseilla d'emballer le cadavre dans un drap et de le jeter par la fenêtre. Ils avaient vu Forgeard à la terrasse de l'Atmo O. Corto me passa un manteau et son chapeau, pour qu'il ne me reconnaisse pas.

- Mais il les a reconnus, eux. Qui les avait envoyé?

- C'est moi, fait Claire.

(à suivre)

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Dimanche 17 août 2008 7 17 /08 /Août /2008 21:04

Sommaire

Anna s'est enfoncée dans le fauteuil. A-t-elle eu les mêmes pensées que moi? Elle me regarde d'un air mi-coquin mi-gênée, avant de lancer à sa mère:

- Je te le laisse.

Claire sourit, avant de prendre un air plus sombre, où se dévoile une légère tristesse.

 

- L'histoire commence ici, dans cette maison, fait Claire. Ici où je suis née.

- Ici?

- Oui, Roland. Je suis la fille d'Octave Laurentis, un financier sans scrupules, médiocre mais ambitieux, qui est parvenu je ne sais comment à obtenir le titre de baron. Je le haïssais, comme je haïssais le monde aseptisé et ennuyeux de ma mère, une grande bourgeoise issue d'une famille de banquiers. Je ne voulais pas de cette petite place bien chaude,de cette vie clés en main qui m'était réservée depuis la naissance. J'étais une jeune file révoltée, comme tant d'autres de mon âge. Mais avec plus de volonté, d'obstination, et d'excès.

- Mais ce type, le barman de "L'arsenal", Robert Maurin, que tu m'a présenté comme ton père?

- Lui? Je le présentais tous comme mon père, car je ne voulais surtout pas que l'on sache mes vraies origines. C'était l'un de mes amants, l'une de ces bêtes vulgaires et formidables dans les bras desquels je me suis jetée dans mon adolescence pour crier ma colère contre mes parents. Le premier qui ait compté, celui qui m'a sorti de mon milieu, que j'ai suivi sans amour, mais affamée d'autres horizons. Enfin, ce que je croyais être des horizons. C'est lui qui a fait de moi une putain, et une droguée. Je ne demandais pas mieux. J'étais prête à tout pour effacer mon passé. Et j'aurais été effacée moi-même bien vite, si je n'avais eu un jour pour client un jeune étudiant chinois nommé Li Shang. Il était assez beau et remarquablement intelligent. Il m'a sorti des griffes de Robert, de la drogue, de la prostitution. Je le croyais amoureux. Nous avons eu un enfant, Annabelle. Mais bientôt, j'ai appris que Li était marié en Chine, qu'il avait déjà une fille, et qu'il était en mission en France.

- Pour la mafia chinoise ou pour les services secrets?

- Un peu les deux, sans doute. Je n'ai jamais su vraiment de quel côté il était. Lui non plus, je crois. Il était surtout de son propre côté. J'ai compris que nous ne vivrions pas ensemble, et qu'il ne cherchait qu'à m'utiliser, pour ses affaires. C'est ainsi que, voulant prendre contact avec la mafia américaine, il me jeta dans les bras de Maxell. Celui-ci fut sans doute, avec toi, le seul homme que j'ai vraiment aimé. Je lui racontai tout. Il m'enleva, un jour, et m'emmena aux États-Unis, me promettant qu'il récupérerait rapidement ma fille, qui avait deux ans alors. Mais peu après ma fuite, Li disparut avec Annabelle. Je revins en France avec Maxell, et les cherchai partout, en vain.

Je jette un oeil vers Anna, immobile dans son fauteuil, un larme hésitante à glisser du bord de la paupière.

- Soupçonné par la police française d'avoir trempé dans un règlement de compte, continue Claire, Maxell dût repartir aux États-Unis. Je refusai de l'accompagner, voulant continuer à chercher Annabelle. Il demanda à Luciano de m'aider, et de me protéger. Luciano m'aida peu, et me protégea de très près. Quand Maxell, lavé de tout soupçon, put revenir en France, trois ans plus tard, il était marié, et ne chercha pas à me reprendre. A la mort de Luciano, Maxell étant reparti en Amérique, toi qui ne pouvais me rencontrer à cause de l'enquête, et des soupçons qui pesaient sur toi, je me retrouvais seule, en butte à la vengeance des amis de Luciano. C'est alors que je rencontrai Jacques Froncy. Un jeune industriel ambitieux, que j'avais croisé quand j'étais adolescente, et que je n'eus guère de peine à séduire à nouveau. Avec lui, je retrouvais le milieu de mon enfance, mais j'y étais prête. J'étais lassée de ces truands, de cette violence, de ces tensons constantes. J'aspirais à la sécurité, au calme. Douze ans passèrent, que tu connais bien. Puis un jour... A toi de raconter, Annabelle. Un armagnac, s'il vous plaît, Marianne.

Je me tourne vers Anna. Elle a séché ses yeux mais son visage est fermé, comme si elle ne pouvait replonger qu'avec colère dans son passé.

- Durant toute mon enfance, en Chine, j'ai été méprisée, battue, humiliée par toute la famille Zhao - mon père s'appelle en réalité Zhao Wu. Je ne rêvais que d'une seule chose: fuir et retrouver ma vraie mère. Mon père ne m'en a jamais parlé, mais il m'avait fait suivre des cours de français, là-bas, et je me doutais dès lors qu'elle était française. Il y a de cela une dizaine d'années, sans me donner de raisons, nous partîmes en France. Dès notre arrivée, les rôles de Lei et de moi s'inversèrent. Mon père, voulant se servir de moi comme appât envers les petits caïds du milieu, prit soin de moi tandis qu'il négligeait Lei, lui laissant des taches dures et indignes, l'ignorant totalement. Le mépris que ma soeur avait auparavant pour moi se transforma en haine. De mon côté, je voulais absolument chercher ma mère. Mais tant que je vivais chez mon père, ces recherches furent presque impossibles. Il y a à peu près deux ans, l'employée de mon père, une veille cantonaise, Hui Ying, la seule personne qui me témoignait un peu de tendresse, me dit qu'elle avait vu, dans un journal chinois, une photo d'un homme qui ressemblait étrangement à mon père. Une photo prise à Foshan, alors que mon père n'était jamais retourné là-bas. C'était bien lui, mais avec quelques années en moins. Il y avait un occidental à ses côtés. Je me suis dit que peut-être cette photo était lié à notre départ précipité de Chine, que cet homme connaissait ma mère. Peut-être était-ce mon beau-père. Je n'avais aucune autre piste, j'étais prête à n'importe quel espoir. Je me suis mise à chercher d'autres indices dans ces journaux, mais en vain.

- Ce journal, c'est le Gongren Ribao?

- Comment le savez-vous?

- Tu les avais laissé à l'appartement. Sauf un article découpé, avec une photo. Tu as encore cet article ?

- Oui, ici même, me dit Anna, qui se lève brusquement, et va avec une précipitation enfantine vers l'armoire vitrée du fond du salon.

Elle en ramène un lourd album. Son visage a perdu toute la noirceur des minutes précédentes, et paraît presque joyeux. Elle dépose l'album sur mes genoux, et le feuillette à l'envers. Un album de photos anciennes , d'une Claire que je n'ai pas connu, ou que j'ai très bien connu. De la villa où nous sommes, de celui qui doit être le baron de Laurens, son grand-père. Des coupures de presse, où je retrouve Claire, surtout lors de la mort de Luciano. Des photos de France, il y a plus de 20 ans, lorsqu'Anna y vivait avec Claire. Un album qu'elle a dû remplir récemment, comme pour s'offrir a posteriori la vie familiale et le passé dont son père l'a privé. Des tas de petits morceaux de passé récoltés ci et là et rassemblés tant bien que mal, pour qu'ils ressemblent à des souvenirs.

- Ah, voilà, s'écrie-t-elle.

(à suivre)

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Vendredi 15 août 2008 5 15 /08 /Août /2008 13:03

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Chapitre XX

 

Destinées

 

 

Cette fois, ce n'est pas dans le lit que je me réveille, mais dans le canapé du salon. Pendant un instant, je crois que la vision de tout à l'heure faisait encore partie des cauchemars de la nuit: en face de moi, dans une belle et longue robe noire, je croise le sourire un peu inquiet de Claire. Mais elle tourne la tête, et, suivant son regard, je découvre alors, dans l'ancienne robe bleue de Claire, mon apparition de tout à l'heure, mon fantôme: Anna. Souriante, épanouie dans cette robe à laquelle elle donne un naturel si lointain de l'ancien raffinement que lui donnait Claire.

Je me redresse aussitôt, ce dont ma blessure profite pour se rappeler à mon souvenir. Mais elle n'est plus qu'un détail insignifiant.

- Je suis désolée, Roland, commence Claire. Je voulais y aller progressivement et j'avais dit à Annabelle de ne pas rester ici. Mais elle était si impatiente de te voir, de te dire la vérité... Et puis, elle est aussi têtue que sa mère....

- Sa mère?

- Annabelle est ma fille, Roland.

Là, je pourrais m'évanouir encore. J'en aurais le droit. Mais je me dis qu'il ne faut pas abuser des bonnes choses. Je me contente donc de rester totalement silencieux, les regardant tour à tour. Certaines illusions, certains pressentiment me reviennent. Ces moments où les pensées glissaient si facilement de l'une à l'autre, alors qu'elles se ressemblent si peu. J'ai des tas de questions à poser, des tas d'énigmes qui font des noeuds douloureux dans mon esprit, mais qu'apaise le lent envahissement d'un sentiment de joie: Anna est vivante. Et je ne suis pas un assassin. Les images qui m'assaillirent dans la forêt n'étaient donc que le délire dû à la fièvre, au froid, à l'épuisement.

De toutes ces questions, une seule parvient à franchir mes lèvres.

- Pourrais-je avoir un double whisky?

- Et même un rusty nail, Roland, fait Claire avec un large sourire. J'ai demandé à Marianne d'en préparer. Je me doutais que ce serait ta première demande.

Et en effet, à ce moment, un plateau m'est glissé sous les yeux. Un plateau avec un double rusty nail et un bol de glaçons, garni d'une pince. Un plateau tenu par de grandes et belles mains noires.

- Deux glaçons, fais-je tout en jetant un nouveau regard vers Anna, comme pour m'assurer qu'elle n'a pas disparu durant ce quart de seconde où je l'ai quittée des yeux.

Le plateau n'est plus tenu que d'une main. L'autre a saisi la pince, et place les glaçons dans mon verre.

- Merci, fais-je, tout en jetant un regard distrait vers la domestique.

Je manque de renverser mon verre. "Je vais jouer à la domestique chez quelqu'un qui pourrait être lié à notre affaire"... En d'autres circonstances, ma surprise m'aurait trahi. Il est vrai qu'ici, je ne manque pas de bonnes raisons d'être surpris. Mais Claire a toujours été très attentive. Surtout à certaines choses. Elle a remarqué ma surprise.

- Jolie, n'est-ce pas?, fait-elle en souriant. Tu as raison, le décolleté que je lui ai choisi est peut-être un peu trop prononcé pour une dame de maison. Mais tu me connais, je n'ai pu m'empêcher de mettre en valeur une si généreuse beauté. Je ne suis pas surpris que tu l'aies remarquée, ajoute-t-elle d'un air canaille. Même en ces circonstances, appuie-t-elle.

Je souris, autant du malentendu que de ce que dit Claire et me retourne vers Anna.

- Anna, qui est mort dans l'appartement? Le corps découpé?

- C'est ma demi-soeur, Lei. La fille aînée de mon père.

- On m'avait pourtant dit que Li n'avait qu'une fille, dis-je en me rappelant les premières informations que m'avait données Nicole.

- Personne à part moi ne savait que Lei était sa fille. Elle est venue clandestinement. Comme à Foshan, personne ne savait que j'étais sa fille, et j'étais presque clandestine. C'était une manière pour lui de nous rendre plus dépendantes et de mettre en avant celle qui lui était le plus utile, selon les circonstances.

- Qui l'a tuée?

- Moi, dit presqu'inaudiblement Anna... mais c'est un accident, ajoute-t-elle plus haut, en me regardant dans les yeux. Elle m'a réveillée en me tirant les cheveux, en m'injuriant. Alors, j'ai..

- Elle t'a réveillée? Quand cela?

- Sûrement juste après votre départ. Elle n'attendait que cela pour s'attaquer à moi.

- Elle était dans l'appartement en même temps que nous?

Anna sourit légèrement, devinant sans doute mes pensées

- Oui. Tout le temps, insiste-t-elle avant de continuer. Elle a dû nous entendre arriver et elle s'est cachée au-dessus de l'armoire du couloir. Lei était assez petite et agile.

- Comment sais-tu qu'elle était cachée là?

- Dans les insultes qu'elle me criait en m'éveillant, j'ai compris qu'elle nous avait observée depuis là-bas. Lei était une fille très prude, et ce qu'elle a vu a dû décuplé sa haine, fait-elle en jetant un oeil vers sa mère, qui sourit.

- Que faisait-elle là?

- C'est sûrement mon père qui l'avait envoyée, pour me ramener. Louis avait dû lui donner l'adresse.

- Tu avais fui de chez Li?

- Annabelle, interrompt Claire. Je crois qu'il serait bon de recommencer au début. Cette histoire est déjà bien assez complexe.

- Oui, maman, fait Anna.

En l'entendant appeler Claire "maman", juste après avoir imaginé Lei nous observant toute la nuit, je me sens un peu mal à l'aise. Je m'étais étonné de son vouvoiement à mon égard. Jusqu'à ce que je me rappelle que ce soir-là, nous nous vouvoyions tous les deux. C'est moi qui ai changé mon regard sur elle. Je vide lentement mon verre, avant de faire signe à Hélène/Marianne de me resservir la même chose.

(à suivre)

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Mercredi 13 août 2008 3 13 /08 /Août /2008 17:00

Sommaire

Cet homme, c'est Pierre. Le maître d'hôtel de Claire! Claire que j'avais quitté, le soir même de la rencontre d'Anna. Claire à qui je n'avais plus donné signe de vie, et qui ignorait ma nouvelle adresse. Claire, à qui, durant les événements de ces derniers jours, je n'avais pas pensé un instant. Claire, dont Maxell était amoureux. Lhermand me l'avait rappelé, le dernier soir où je l'ai vu. Que savait-il vraiment, ce soir-là?

A cet instant, l'entrée de Sylvain, porteur de deux lourdes valises, me ramène au présent. Il se dirige vers l'escalier. Heureusement que l'effort lui courbe la tête, me cachant à sa vue. Je disparais aussitôt dans le couloir. Je n'ai plus d'autre choix que de retourner dans mon lit et simuler le sommeil. J'ai besoin de temps pour réfléchir, et aviser de ce que je dois faire. J'ai eu tellement de peine à atteindre ma chambre, à me déshabiller, que je sens bien que la vraie difficulté pour moi, dans les instants qui vont se suivre, ne sera pas de simuler le sommeil, mais de ne pas sombrer vraiment. Car il faut rester conscient de ce qui se passe, et se dit, autour de moi.

Je n'ai pas à attendre longtemps. Après quelques minutes, j'entends la porte du salon qui s'ouvre. Les pas délicats et pressés d'une femme, qui ralentissent et se font plus discrets à mesure qu'elle approche. La porte de ma chambre s'ouvre lentement. Personne n'entre. Pendant quelques minutes, j'ai un mal fou à rester immobile, à ne pas me redresser, lui ouvrir les bras, me confier à elle.

La porte ferme, me laissant à mes réflexions. Réfléchir. Comme si j'en étais capable. La réapparition de Claire, dans ces circonstances, m'ôte toute capacité déductive. Seuls de vagues souvenirs me viennent, de ces instants au Prisciani, où,depuis ma table, je surprenais Claire, au bras de Luciano, échangeant de brefs regards avec Maxell. Des regards qui suggéraient une vieille et forte complicité. Je n'avais jamais interrogé Claire sur son passé, sur l'avant-Luciano, ce passé qui semblait bien lourd déjà pour la jeune femme qu'elle était. Elle m'avait juste, un soir, présenté son père, un barman d'un quartier populaire, un type costaud et primaire, guère causant, et qui avait à son égard des attitudes ambiguës qui m'avaient profondément gêné, m'ôtant toute envie de le revoir.

Quel était son rôle dans toute cette affaire? Je n'arrivais pas à le comprendre. Elle n'était qu'une des pièces de ce puzzle du passé qui était venu se briser à mes pieds le soir où je m'étais éloigné d'elle.

Malgré les doutes et les questions, je ne peux m'empêcher de me rendormir. Je suis aussitôt assailli de cauchemars terribles. J'étrangle Claire tandis que je lui fais l'amour, sous le regard hilare de Luciano, assis dans un fauteuil, nu et gluant. Le fauteuil disparaît dans le vide avec lui, dans une très longue chute silencieuse. J'aperçois dans le vide, à côté du lit, le corps de Luciano, ou plutôt l'endroit où il est tombé dans la neige, marqué d'une croix rouge. Du cou de Claire où mes ongles s'enfoncent comme dans du beurre s'écoule du sang blanc comme la neige. Elle sourit. "Pourquoi es-tu venu? J'avais pourtant fermé les rideaux". Lhermand est à présent étendu sur le lit, à côté de nous, mort. Mais il parle: "Tu ne sauras pas, vieux, tu ne sauras rien. Trop tard. Tu es toujours arrivé trop tard. T'es un escargot, Roland, tu ne peux rien contre les loups. Il faut sortir du bois". Je saisis le corps de Claire par les hanches. Il se brise aussitôt en morceaux, qui vont rouler sous l'armoire. Je rampe difficilement jusque là, tend le bras sous le meuble pour les ramener vers moi. Ces morceaux se transforment en une série de personnages que je reconnais avec peine: Forgeard père, Hang, Luciano, Anna, Lhermand, Franck Johnson, Nicole, Jérôme, qui s'encastrent les uns dans les autres, dans des poses grotesques ou obscènes, monstres hybrides qui peu à peu deviennent une boue noire et mouvante. La boue prend lentement la forme de deux mains immenses. Des mains qui viennent me serrer le cou. J'étouffe, je tends le bras à la recherche d'une arme, je brise le miroir de la table de nuit...

C'est le bruit de la cruche d'eau, se brisant sur le sol après que ma main l'eut heurté, qui me réveille, en sueur et tremblant. Quelqu'un a déposé sur une table roulante, à côté du lit, des biscuits, une tasse et un thermos de café. Je m'assieds, me restaure, reprenant difficilement le contrôle de mon esprit, englué de divagations. Je comprends qu'il ne sert à rien d'essayer de démêler seul l'énigme de la présence de Claire. Il n'est plus temps de jouer au plus fin. Je vais lui parler.

Non sans mal, je me redresse, me rhabille, jette un oeil au-dehors. Il commence à faire jour. Toute une nuit a passé dans ces divagations. J'ouvre lentement la porte du salon, apparemment vide. Je me dirige vers le couloir. Mais à cet instant, j'aperçois, en contre-jour devant une des grandes porte-fenêtre, une silhouette féminine. Elle ne m'a apparemment pas aperçu. Je m'avance lentement. Il me semble qu'elle porte cette splendide robe bleue qui la rendait si royale au Prisciani, et qu'elle portait encore parfois, chez elle, les premières fois où je la retrouvai, après son mariage. J'ai envie de prononcer son nom, "Claire", mais un sentiment, étrange, indistinct, comme l'ombre portée des cauchemars de la nuit, m'en empêche. Sa silhouette semble déformée par le contre-jour, la rendant plus petite, avec des hanches plus fortes.

Le plancher craque sous mes pieds. La silhouette se retourne. Après un moment d'hésitation, elle avance lentement vers moi. Le visage est encore plongé dans l'ombre. Mais j'ai sans doute commencé à comprendre, car je suis figé, tremblant, incapable d'articuler un mot. Toutes mes pensées, mes sens semblent fuir, et je suis incapable de les retenir. Son visage quitte l'ombre. Ce n'était pas une illusion. Ce n'est pas Claire. C'est...

(à suivre)

Par charp - Publié dans : En pièces détachées - Communauté : SOIF DE LIRE...
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